Timides progrès

Publié le 29 Février 2016

Entre sensationnalisme et réquisitoire documenté, le magazine Cash Investigation du 2 février sur France 2 dénonçant les risques des pesticides pour la santé humaine fait toujours débat. La polémique remet en lumière la nécessité de réduire le recours à la chimie dans l’agriculture. Les progrès existent comme en Alsace, mais ils sont toujours trop lents.
En Alsace, 20  % du vignoble est bio. La progression des surfaces sans traitement se répercute dans le bilan global de la consommation des pesticides. Photo archives DNA - Nicolas Pinot

En Alsace, 20 % du vignoble est bio. La progression des surfaces sans traitement se répercute dans le bilan global de la consommation des pesticides. Photo archives DNA - Nicolas Pinot

La carte dressée par les équipes de Cash Investigation des départements qui utilisent le plus de pesticides dangereux classe l’Alsace parmi les régions moyennement exposées « et de toute façon, sans surprise, cette carte fait ressortir les régions viticoles, souligne Alfred Klinghammer, animateur Ecophyto à la chambre régionale d’agriculture d’Alsace. Il faut savoir que dans notre région, la viticulture pèse pour la moitié des produits phytosanitaires utilisés alors qu’elle ne représente que 5 % des surfaces agricoles utiles ».
L’Alsace est pourtant meilleure élève que l’ensemble du territoire national dans la mesure où elle a réussi ces dernières années à limiter le recours aux pesticides sous l’effet conjugué du plan Ecophyto (lire par ailleurs) et de la constante progression du bio (5,7 % des surfaces agricoles utiles contre 4,2 en France, 20 % des vignes en bio).
Si la réduction a marqué le pas en 2014 du fait d’un été pourri, les moyennes triennales utilisées justement pour lisser les aléas météorologiques montrent une baisse timide mais régulière de 5,2 % depuis 2010 en Alsace (+ 5 % en France).
Au-delà des formations au bon usage des intrants chimiques de tous les utilisateurs professionnels (10 000 Certiphyto ont été délivrés en Alsace aux agriculteurs, agents communaux, gestionnaires d’espaces verts, distributeurs,…) et l’introduction de méthodes alternatives (binage, travail du sol,…), les colloques organisés régulièrement par la chambre d’agriculture sur la question*, les semaines des alternatives aux pesticides, les programmes Zéro phyto ou l’implication d’organisme tels la FREDON ou l’agence de l’eau portent petit à petit leurs fruits. Sans compter les interpellations des défenseurs de l’environnement et la pression des consommateurs.
Pas de traitement pendant les heures de cours
« On n’a pas à rougir dans la prise en compte des demandes sociétales, dit encore le technicien agricole. Le problème des nitrates dans la nappe a sensibilisé nos agriculteurs bien avant les autres. Et en Alsace, on se parle. »
La discussion solutionne même des problèmes ponctuels comme l’épandage à proximité d’écoles.
En attendant que la loi 2014 d’orientation agricole, qui interdit tout traitement phytosanitaire autour d’établissements accueillant des personnes sensibles (écoles, crèches, hôpitaux, maisons de retraite,..) soit appliquée, (il manque quelques décrets), des agriculteurs ou viticulteurs s’engagent plus ou moins formellement à ne pas traiter leurs parcelles à certaines heures. Ainsi, en 2014, une réunion placée sous l’égide de la chambre d’agriculture et de la DRAAF a convaincu un arboriculteur de ne pas pulvériser ses arbres pendant les heures de cours à l’école des Vergers de Rottelsheim-Kriegsheim. A Dambach-la-Ville, un viticulteur a de lui-même pris une décision semblable pour ses vignes à côté de l’établissement scolaire.
« Certains agriculteurs se sont fait une liste de contacts pour informer les riverains des horaires d’épandages. Pour éviter par exemple qu’ils ne fassent sécher leur linge dehors juste à ces moments-là. C’est une question de bon sens. »
Le stress de la prise de risque
Les choses pourraient certes aller plus vite mais on ne peut faire abstraction de la prise de risque par rapport aux récoltes. « C’est là le principal frein à la réduction de l’usage des phyto », insiste Alfred Klinghammer en prenant pour exemple un planteur de houblon qui a utilisé des méthodes alternatives notamment pour le désherbage et qui d’inquiétude, n’a pas fermé l’œil pendant trois semaines. « Au final, il a eu un bon rendement mais il hésite à poursuivre l’expérience tant elle a été stressante pour lui. »
C’est là que le réseau Dephy prend tout son sens. Au centre du plan Ecophyto, il s’agit d’un dispositif d’expérimentation pour éprouver, améliorer et produire des références sur les techniques et systèmes agricoles permettant de réduire l’usage de pesticides. Le dispositif Ferme est constitué d’un groupe d’exploitants qui travaille avec des animateurs sur les différentes pistes possibles. En Alsace, il existe trois groupes rassemblant une trentaine d’exploitations, deux de grandes cultures et une viticole. « C’est par exemple démontrer qu’il est possible de réduire de 15 à 20 % les quantités de produits à travers des leviers techniques comme le choix des variétés, un désherbage adapté, un binage complémentaire ou une rotation des cultures. »
Outre ces fermes Dephy, les chambres d’agriculture ou les instituts de recherche ont créé des DephyExpé aux objectifs plus pointus pour expérimenter des changements de systèmes. En Alsace, trois sites sont ainsi étudiés par les ingénieurs agronomes de l’ARAA (culture céréalière à Rouffach et polyculture-élevage à Kleingoeft) et les chercheurs de l’INRA (en viticulture avec une variété résistante). Une fois validés à la lumière de critères agronomiques mais également météorologiques, sociaux et économiques, les résultats de ces recherches seront transposables à d’autres exploitations et pourront peut-être contribuer dès lors à atteindre les objectifs du plant Ecophyto 2.

* Le prochain aura lieu le mardi 23 février de 9 h à 17 h à la Maison de l’agriculture à Sainte-Croix-en-Plaine sur le thème des fermes Dephy, « en marche vers une agriculture économe et performante »

DNA-Simone Wehrung (18/02/2016)

 

Ecophyto 2 au cœur de l’agro-écologie

Ecophyto est un plan lancé en 2008, en application des engagements du Grenelle de l’environnement, visant à limiter progressivement l’utilisation des pesticides en France. Il s’appuie sur la formation obligatoire des agriculteurs à l’utilisation responsable des herbicides, fongicides, insecticides et autres intrants chimiques (Certiphyto), la création d’un réseau de fermes pilotes (fermes Dephy), le contrôle des pulvérisateurs et l’alerte sur l’arrivée de parasites ou maladies par le bulletin de santé du végétal. Mais l’ambition de réduire de moitié l’usage de ces produits phytosanitaires en une dizaine d’années s’est révélée totalement irréalisable : malgré les efforts des agriculteurs et jardiniers alsaciens qui, entre 2010 et 2014 ont limité leur consommation de 5,2 %, le recours aux molécules phytopharmaceutiques a continué d’augmenter dans l’Hexagone, premier utilisateur en Europe.
Tirant les leçons de cet échec national, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, a donc réorienté le plan Ecophyto vers des pratiques agro-écologiques et revu les ambitions à la baisse : - 20 % en 2020, - 50 % en 2025. La généralisation de l’agro-écologie, qui vise à concilier performances économiques, sociales et environnementales par le développement du bio, du bio-contrôle, de l’agroforesterie, par le choix de variétés adaptées à la terre ou encore par les regroupements agricoles, contribuerait de facto à réduire l’usage des pesticides. Tout en reprenant et renforçant les axes du premier plan, Ecophyto 2 entend faire évoluer les pratiques et les systèmes agricoles par la multiplication de fermes Dephy ou la mise en place de certificats d’économie de produits phytosanitaires. Ces CEPP fonctionneront sur le même principe que les certificats d’économie d’énergie et reviendront à taxer les distributeurs de pesticides qui ne rempliraient pas les objectifs de réduction.

Rédigé par ANAB

Publié dans #Pollution-pesticides

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Guy Grasser, Herrlisheim 06/03/2016 06:37

« Je viens de parcourir l’article qui parle d’un “timide progrès” en matière de réduction de pesticides (DNA du 18-2). Progrès trop lents est-il écrit et pourtant nul n’ignore les dangers liés à ces produits ; dangers dont les utilisateurs sont les premières victimes. Mais on continue comme si de rien n’était ; il est vrai que les lobbies dans ce secteur sont particulièrement puissants et leurs arguments sonnants et trébuchants sans appel.
Mais ce qui me frappe le plus dans cet article, c’est cette soi-disant question de “bon sens” qui consisterait à prévenir les gens pour pas qu’ils étendent leur linge à ce moment : “Oyez brave gens, rentrer chez vous, on empoisonne”. […]
Ne pourrait-on pas venir à des mesures de réel bon sens qui consisterait à laisser une zone de “sécurité” de quelques mètres entre les cultures intensives et les habitations : haies, espaces fleuris, voire zone de vergers si caractéristiques de nos villages ? »