Bulles souterraines, virus zombie et trous géants en Sibérie

Publié le 11 Avril 2017

Article paru sur France Info  le France Télévisions

Dans cette partie de la Russie, la fonte du pergélisol (ou permafrost) due au réchauffement climatique entraîne des phénomènes inquiétants. 

Jeudi 4 août, il devrait faire, à quelques degrés près, la même température à Salekhard et à Paris. Problème : Salekhard se trouve sur le cercle polaire arctique, en Sibérie, en Iamalie plus précisément, une région russe aux portes du pôle Nord. Sur ces terres où le mercure culmine normalement à 14°C au mois de juillet (et descend à -25°C en hiver), les températures de l'été 2016 se sont révélées anormalement douces, dépassant parfois de plus de 5°C les moyennes saisonnières. Mais loin de voir débarquer des touristes en short, les habitants de la ville ont vu arriver, fin juillet, 200 militaires en tenue de protection contre les risques bactériologiques. 

Avec le beau temps, la bactérie de l'anthrax, à l'origine de la maladie du charbon, a fait son retour, menaçant le peuple semi-nomade qui occupe cette toundra inhospitalière. Dans cette région à l'avant-poste du réchauffement climatique, les phénomènes inquiétants se multiplient en raison de la fonte progressive du pergélisol (ou permafrost en anglais, soit des zones dont le sol reste – normalement – gelé tout au long de l'année). Apparition de virus et de bactéries zombies, sols explosifs ou ramollis, glissements de terrain... Francetv info revient sur ces phénomènes à l'allure apocalyptique.

Les virus zombies sortent de terre 

Bien avant d'être une arme bactériologique, l'anthrax est une bactérie naturellement présente dans le sol. Elle devient dangereuse, voire mortelle, dès lors qu'elle entre en contact avec un homme ou un animal. Là, elle se multiplie et provoque de graves infections : c'est ce qu'on appelle en français "la maladie du charbon". Or, dans cette région reculée de Sibérie, ce mal était éradiqué depuis 1941. Pourtant, au début du mois de juillet, une poignée d'éleveurs de rennes, nombreux dans cette toundra, ont contracté la maladie. Depuis, les autorités locales ont annoncé la mort d'une première victime (un jeune garçon de 12 ans), la mise en quarantaine de dizaines de personnes, ainsi que l'abattage de plus de 2 000 rennes contaminés. 

 
 
 

 

 

Des éleveurs de rennes, dans la péninsule de Iamal, en Sibérie (Russie), le 2 août 2009. 
Des éleveurs de rennes, dans la péninsule de Iamal, en Sibérie (Russie), le 2 août 2009.  (DENIS SINYAKOV / REUTERS)

 

Car tout est parti d'un renne qui aurait succombé à l'anthrax il y a plus de soixante-quinze ans, rapporte le Siberian Times. La carcasse d'un animal porteur de la bactérie, autrefois gelée dans le sol, aurait été mis au jour récemment par la fonte du pergélisol. La maladie se serait alors en quelque sorte réveillée de cette hibernation, tel un zombie, pour contaminer d'autres rennes, lesquels ont à leur tour infecté les humains. 

Des bactéries et des virus qui avaient été en quelque sorte gelés et naturellement conservés pendant un grand nombre d'années ont pu être ramenés à la vie par des chercheurs.
Arsène Druel, doctorant au laboratoire de glaciologie et de géophysique de l'environnement à francetv info

Ainsi, des virus en sommeil depuis 30 000 ans ont été découverts –en 2014 et 2015 par une équipe franco-russe dans le district autonome de Tchoukotka, situé à l’extrémité nord-est de la Russie–, poursuit Arsène Druel. Faut-il craindre le retour d'épidémies ancestrales ? "Potentiellement", indique le chercheur, même si "le risque apparaît  néanmoins assez faible : il semble que les bactéries d'anthrax étaient en sommeil depuis environ soixante-dix ans. Le risque qu'elles soient ranimées lors du dégel est plus important a priori s'il s'agit de bactéries ou de virus récents." De même, plus la structure d'un organisme est complexe, plus il a de chance d'avoir été endommagé par le gel.

Un cratère formé dans la péninsule de Iamal, en Sibérie (Russie), le 9 novembre 2014.  (VLADIMIR PUSHKAREV / REUTERS)

Un cratère formé dans la péninsule de Iamal, en Sibérie (Russie), le 9 novembre 2014. (VLADIMIR PUSHKAREV / REUTERS)

Des gaz s'échappent et amplifient le réchauffement climatique

Les cratères issus de ces bulles de gaz "sont des illustrations intéressantes et très visuelles du phénomène de fonte du permafrost, mais elles restent ponctuelles", prévient Arsène Druel. Selon les spécialistes, le vrai danger lié à cette fonte réside dans un phénomène moins spectaculaire de rétroaction positive. Le méthane et le CO2 sont en effet de puissants gaz à effet de serre, dont la propagation dans l'atmosphère accentue le réchauffement climatique. "Or, on estime qu'il y a entre 1 500 et 2 000 milliards de tonnes de carbone végétal dans le sol. Cela représente entre deux et trois fois la quantité de carbone contenu aujourd'hui dans l’atmosphère." Libéré par la fonte du pergélisol, qui recouvre environ 20% de la surface de la Terre, ce carbone pourrait donc aggraver le réchauffement climatique, lequel aggrave à son tour la fonte du pergélisol. 

Toutes les publications scientifiques récentes tendent à montrer que la libération et la métabolisation futures du carbone encore emprisonné dans le permafrost élèveront la température mondiale d’environ 0,3°C à l’horizon 2100.

Hugues Lantuit, chercheur à l’institut Alfred Wegener de Potsdam (Allemagne)sur Slate
 

Et au-delà des apparences, 0,3°C, c'est beaucoup, détaille Slate. Etudiées depuis peu à l'échelle scientifique, les conséquences de la fonte du permafrost n'avaient pas encore été prises en compte par les modèles du Giec, qui ont servi de base aux négociations sur le climat. Ces 0,3°C viennent donc s'ajouter à l'augmentation de température déjà calculée sur la base des anciens modèles, et que l'accord de la COP21 entend limiter à 1,5°C d'ici à 2100. Certains estiment même que l'influence du permafrost pourrait provoquer une hausse de température entre 1°C et 4°C.

"Durant le XXe siècle, le pergélisol de l’hémisphère Nord a diminué de 7%", selon la revue Recherches arctiques, éditée par le CNRS. Pour autant, "même les scénarios les plus pessimistes n'envisagent pas une fonte totale du permafrost, explique Arsène Druel. Cela signifierait par ailleurs qu'il n'y a plus le moindre glacier sur terre, ce qui n'est bien sûr pas envisageable d'ici à 2100. Aussi, le réchauffement n'a pas le même impact sur toutes les régions du monde. Quand on passe d'une température moyenne de  -20°C à -10°C, le sol reste gelé toute l'année. Le problème se trouve plutôt dans les endroits où le permafrost n'est pas continu." 

La toundra et la taïga partent en fumée 

Pour le chercheur, il faut nuancer ces conclusions alarmistes. "Dans les régions où le sol est gelé, on trouve logiquement peu de végétation. Si le permafrost fond, il libère aussi de l'eau liquide. On peut donc s'attendre à ce qu'une végétation plus dense vienne recouvrir ces zones. Or les arbres fixent le carbone", rappelle Arsène Druel, précisant qu'il est encore difficile de quantifier l'impact de ce phénomène sur les émissions attendues.

Surtout, la végétation a la vie dure dans le Grand Nord. Le réchauffement climatique, lorsqu'il s'accompagne de la baisse des précipitations, a considérablement asséché ces régions limitrophes du cercle polaire, provoquant de virulents incendies, s'alarme le magazine scientifique The Conversation (en anglais). Pendant que la forêt canadienne partait en fumée aux abords de Fort McMurray (Alberta), au printemps, la Sibérie connaissait ainsi une vague d'incendies sans précédent, frappant la taïga (forêt), mais aussi la toundra, plus au Nord, comme le montre cette carte de l'agence spatiale américaine

"Les feux dans le Grand Nord, particulièrement dans les tourbières, produit une énorme quantité de dioxyde de carbone et de méthane, alimentant encore le réchauffement climatique", souligne la revue. 

Rédigé par ANAB

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