À la source de l’Ill

Publié le 21 Juillet 2017

Article par u dans DNA/Veneranda Paladino + SW (13/07/2017)

C’est au pied du Jura alsacien parmi une flore insoupçonnée et préservée, que l’Ill prend sa source. Telle une colonne vertébrale la rivière a donné son nom à l’Alsace, a façonné les paysages, irrigue une mémoire et parfois menace par ses crues. Comme une route de l’art, la rivière file de Winkel vers la haute vallée de l’Ill et annonce la fin du Jura alsacien.

À la source de l’Ill

Une flore exceptionnelle

Gentiane vernale, carline, renoncule tête d’or, primevère, violette, anémone sylvie, cardamine, trolle, spiranthe d’automne et orchidées… Les plantes des sites du Jura alsacien sont remarquables à plus d’un titre. Dans le Jura alsacien, treize sites répartis entre les bans communaux de Ligsdorf, Sondersdorf, Oberlarg et Winkel sont protégés par le CSA. Sur les prairies protégées, la fauche est régulée et les engrais chimiques sont interdits. Ce sont les dernières reliques de la richesse floristique du Jura alsacien. Ainsi, le lieu-dit Medsche à Winkel est l’unique lieu en Alsace où l’on trouve la gentiane vernale, une petite fleur d’un bleu magnifique, et plusieurs sites hébergent une grande variété d’orchidées

C’est un filet d’eau, un écoulement rare qui s’échappe du galet stylisé par l’artiste Anne Rochette. Au pied du Jura alsacien, à Winkel, l’Ill, la rivière alsacienne par excellence, prend sa source. À la rondeur des collines environnantes, répondent les dix galets et pierres levées ornementées de gouttes d’eau comme autant de résurgences de la rivière. Sur l’une d’entre elles, un robinet a été fixé. Tel le Petit Poucet semant ses cailloux blancs, on chemine à 600 m d’altitude, sur un site désormais préservé, invitant à la rêverie bucolique. Où se développe une flore exceptionnelle (seize espèces d’orchidées, plantes remarquables, etc.), témoignage de la richesse floristique du Jura alsacien (lire ci-contre).

Les habitants de Winkel boivent à 95 % de l’eau de la source de l’Ill

« Les dernières acquisitions foncières datent de 2010, précise le maire Grégory Kugler. C’était un dossier lourd qui a abouti, cela a mis 7 ans pour finaliser ce projet (*). À nous de faire vivre le site par un entretien régulier. » Un petit parking accueille les visiteurs, sur le sentier artistique, il n’y a pas de banc afin de sauvegarder le paysage aménagé en collaboration avec Dominique Szulc.

Depuis les années 2000, la notoriété grandit, des autocaristes ont inscrit sur leur itinéraire touristique la source de l’Ill. À Winkel, les 340 habitants boivent à 95 % de l’eau de la source sauf en période d’extrême sécheresse. Au XVIIIe siècle, le faible filet d’eau faisait déjà tourner un pilon et une scierie au XIXe.

Petit débit à la source, l’Ill disparaît et emprunte ensuite un réseau souterrain ; rien d’étonnant car les roches du Jura sont essentiellement calcaires très solubles et travaillées par l’érosion. La rivière resurgit en amont de Ligsdorf. En suivant l’Ill, on tombe sur un panneau indiquant en rouge le tracé de son cours jusqu’à Strasbourg, depuis Ligsdorf. La querelle de clochers reste encore dans « les mémoires des anciens, mais c’est fixé », assure le maire de Winkel. Une légende sur la création des villages de Winkel, Ligsdorf, Sondersdorf et Raedersdorf ramène à la rivière.

Botaniste bénévole pour le Conservatoire des sites alsaciens (CSA) depuis 2005, Dominique Œsterlé effectue de précieux relevés. Cette passionnée par le Sundgau, où elle réside depuis 37 ans, est la guide idéale. « Le lit de la rivière devient plus large, elle prend plus de forme, relève-t-elle sur le territoire de Sondersdorf. Son niveau actuel est très bas. »

À Fislis, l’Ill traverse entièrement le village et les plus anciennes maisons en longent les berges. La rivière a architecturé et conditionne le développement de la commune. Des ponts fleuris de géraniums enjambent le cours d’eau qui ce jour-là demeure calme et paisible. Rien à voir avec le tumulte d’août 2007, où des orages aux pluies torrentielles ont fait déborder son lit.

Fislis, premier village en aval de l’Ill en zone inondable

Maire depuis 2001, Clément Libis s’en souvient. « Ma maison était cernée par les eaux, mon paillasson flottait, raconte-t-il. Les planchers n’ont pas été submergés. Quand il y a des crues comme cela, de 15 à 20 maisons, dont les caves, sont touchées. Fislis est le premier village en aval de l’Ill soumis au plan de prévention des risques inondations (PPRI). Au XIXe siècle, on remarque sur l’ancien cadastre que le cours de la rivière s’étalait beaucoup plus, peut-être que les crues étaient plus fréquentes mais les anciens n’étaient pas stupides, s’ils ont bâti

leurs maisons si près, ils connaissaient les risques. Un affluent, le Limendenbach, joue aussi un rôle déterminant », indique le maire.

S’il y a des merles moqueurs, à Fislis, la botaniste a observé des merles d’eau. Quelle est la qualité de ces eaux cristallines ? En nette progression affirme Clément Libis qui s’appuie sur une récente étude. « Plus de vingt espèces de poissons dont un type de lamproie, la truite fario… attestent d’une biodiversité. » Depuis plus d’un an, la commune a constitué avec quatre autres villages un syndicat intercommunal d’assainissement et mis en place une station d’épuration. Plus efficace que les anciennes fosses septiques et autres filtres.

Comme à Fislis, la présence de moulins à eau (pour la farine ou l’huile) – à Werentzhouse, celui des Lachat est ponctuellement ouvert au public – raconte l’histoire passée. Quand le courant de l’Ill faisait tourner les grandes roues à aubes… De larges courbes entre aulnes et les saules, ruisselant, arrosant de nombreux villages, en quittant le Jura alsacien, l’Ill coule vers le nord. Et scintille comme un filet d’argent.

(*) Soutenu par la région Alsace, le département 68, la Fondation France et le CRAC d’Alsace. www.sundgau-sudalsace.fr

À la source de l’Ill
À la source de l’Ill

L’âme de l’Alsace

Bien plus que le Rhin dont les contours ont été longtemps incertains, l’Ill est l’épine dorsale de la plaine d’Alsace.

Sur 217 km parallèlement au cours du Rhin et 470 m de dénivelé, l’Ill baigne l’Alsace et en bonne mère, l’a même baptisée de son nom, disent certains ( Ill-saß , « là où est l’Ill »)

Elle l’a portée, nourrie, enrichie donnant du poisson à sa choucroute, de l’eau à son blé, des sédiments alluviaux à ses prairies, des flots à ses barques, de la beauté à sa campagne et à ses villes. De sa source jurassienne à son embouchure dans le Rhin en aval immédiat de la centrale hydroélectrique de Gambsheim, l’Ill traverse les paysages d’Alsace, qu’ils soient vallonnés, plats, boisés, cultivés, urbanisés ou marécageux.

L’Ill pourrait être une longue rivière tranquille, mais elle accueille la totalité des eaux superficielles qui dévalent des Vosges cristallines (les cours d’eau des Vosges gréseuses se jettent directement dans le Rhin au nord du territoire) et sort régulièrement de son lit. La totalité de son bassin versant représente 4 765 km² soit 58 % du territoire alsacien.

Les inondations sont particulièrement fréquentes en Centre Alsace, entre Illhaeusern et Erstein, là où la pente est la plus faible et où cinq affluents d’importance (Thur, Lauch, Fecht, Weiss, Giessen) rejoignent ses flots. Les plus fortes crues interviennent en général de novembre à avril et sont essentiellement liées à la pluviométrie et de nombreuses communes comme Ebersmunster ou Muttersholtz ont appris à vivre avec. Bénéfiques au milieu naturel et au rechargement de la nappe phréatique, ces inondations ont durant des siècles réglé le travail agricole dans la plaine, au point que chaque débordement hors des périodes habituelles (en mai de l’année dernière notamment) sont redoutés par les agriculteurs.

Au fil du temps, des travaux hydrauliques ont réduit les champs d’inondation et des canaux de décharge ont par exemple mis Colmar et Strasbourg à l’abri des crues autrefois dévastatrices.

En aval de Strasbourg, l’Ill serpentait et alimentait la forêt rhénane avant de se jeter dans le Rhin à La Wantzenau. Les travaux de rectification du Rhin puis l’aménagement de l’usine hydroélectrique de Gambsheim ont artificiellement prolongé son cours d’une dizaine de kilomètres.

Rédigé par ANAB

Publié dans #découverte nature

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