A la recherche de l’eau

Publié le 29 Août 2017

paru dans DNA Odile Weiss (19/08/2017)

Avec le changement climatique, l’accès à l’eau devient un enjeu stratégique pour les agriculteurs alsaciens, en particulier pour ceux qui irriguent leurs cultures en puisant dans les rivières. Ils sont de plus en plus nombreux à chercher d’autres solutions.

Longtemps réservée aux grandes cultures, l’irrigation concerne désormais de plus en plus de productions. photo Archives dna

Longtemps réservée aux grandes cultures, l’irrigation concerne désormais de plus en plus de productions. photo Archives dna

Jean-Marc Wild est catégorique : « Si c’était à refaire, je resignerais tout de suite ». Depuis que cet agriculteur de Merxheim a investi en 2010 avec dix autres paysans de son secteur dans le creusement de six puits et la construction d’un réseau d’irrigation collectif, l’accès à l’eau n’est plus un motif d’inquiétude.

« Avant, raconte-t-il, on prenait l’eau dans la rivière, la Lauch. On avait sans cesse des problèmes de pompage. On nous piquait les batteries, le gazole. Et surtout, en été, dès qu’on arrivait en limite d’étiage, on n’avait plus le droit de prélever. » En 2003, se souvient-il, il n’a ainsi pu irriguer ses cultures qu’à deux reprises. Insuffisant pour assurer un rendement correct, surtout en période de canicule.

Désormais, ces problèmes ne se posent plus. Les champs des onze exploitations sont alimentés par l’eau puisée dans la nappe phréatique et amenée par seize kilomètres de conduites enterrées. Cet investissement de plus d’1 million d’euros, cofinancé par l’A gence de l’eau et le conseil général du Haut-Rhin, « est une véritable assurance récolte », constate M. Wild. Et en plus, relève-t-il, « il y a maintenant de l’eau dans la Lauch toute l’année, en tout cas jusqu’à Merxheim ».

« Nous conseillons aux gens de quitter les rivières »

Comme lui, de nombreux agriculteurs alsaciens sont à la recherche de solutions alternatives au pompage de l’eau en rivière. Et pour cause ; « Les épisodes de sécheresse sont de plus en plus fréquents », observe Jonathan Dahmani, conseiller en irrigation à la chambre d’agriculture d’Alsace. De plus en plus précoces aussi. Cette année, rappelle Laurent Wendlinger, le président de la chambre d’agriculture d’Alsace, le premier arrêté plaçant le Haut-Rhin en situation de vigilance a été publié en février.

Sur les rivières les plus fragiles, les tours d’eau organisés par la chambre d’agriculture pour limiter les prélèvements ne suffisent souvent plus pour passer les caps difficiles. Résultat, les comités sécheresse réunis par les préfets sont amenés à prendre de plus en plus fréquemment des mesures de restriction voire d’interdiction de pompage afin de protéger les cours d’eau lorsque leur débit est trop faible.

« Les exploitants se rendent compte que ça va être de pire en pire », témoigne Patrice Denis, conseiller en irrigation à la chambre d’agriculture. « On a beau mettre en place des tours d’eau, adapter les assolements, veiller à ne pas arroser lorsqu’il y a trop de vent, on se rend bien compte qu’irriguer à partir des cours d’eau est un équilibre fragile », souligne Franck Sander, agriculteur à Ohlungen et président de la FDSEA du Bas-Rhin. D’autant que « les consommateurs et la grande distribution demandent des livraisons régulières et des produits calibrés. Or pour garantir la régularité, il faut de l’eau ».

« Comme les années se suivent et se ressemblent, nous conseillons aux gens de quitter les rivières », notamment les plus fragiles comme la Lauter, la Sauer, la Moder et le Seltzbach, confirme M. Denis. « Nous avons par exemple réuni dernièrement les exploitants de Niederroedern pour leur dire qu’on ne pouvait pas continuer, sinon il y a un moment où il n’y aura plus de débit. »

Pour les paysans qui sont installés au-dessus de la nappe phréatique, la solution technique est a priori simple. Il suffit de creuser un puits et d’installer une pompe, ce qui représente une dépense de plusieurs milliers d’euros, voire davantage lorsque l’eau est à une grande profondeur. « Il y a aujourd’hui plusieurs groupes de deux ou trois agriculteurs qui ont entamé une réflexion dans ce sens », signale Jonathan Dahmani.

Pour ceux qui n’ont pas cette chance, les choses sont évidemment beaucoup plus compliquées. « Soit la nappe n’est pas trop loin et on fait des amenées d’eau, ce qui est très coûteux car en Alsace, le parcellaire est très dispersé. Il faut donc multiplier les linéaires », explique Patrice Denis.

Certains exploitants misent sur la présence de veines d’eau souterraines, quitte, lorsque leur débit n’est pas suffisant, à stocker le précieux liquide dans un bassin.

Les autres cherchent des solutions alternatives. « Il y a deux ans, nous avons engagé une réflexion sur le transport de l’eau », indique M. Wendlinger. Il s’agissait alors d’accompagner le lancement de la production de semences de maïs et de tournesol et de favoriser la culture légumière. « Dans la Hardt, il n’y a pas de souci, mais de l’autre côté de l’A 35, l’accès à l’eau est un problème de fond », observe le président de la chambre d’agriculture. « Si on pouvait tirer des canalisations et traverser la voie rapide à deux ou trois endroits, ça pourrait être dynamique » pour les producteurs. Mais vu le coût d’une telle infrastructure, « il faudrait qu’on puisse avoir des cofinancements ». Or pour l’heure, les pouvoirs publics n’ont pas de ligne de crédit pour cela.

Dans le secteur de Haguenau, une vingtaine d’agriculteurs ont eu une autre idée : puiser l’eau qui leur fait défaut dans la gravière de Batzendorf à six kilomètres de leurs exploitations. Leur projet, en cours d’étude par les services de l’État, permettrait d’irriguer au total 200 hectares de terres sableuses « propices à la culture des fraises, des asperges ou du tabac ». L’idée, explique Franck Sander, est de « permettre aux exploitations de se diversifier » et permettre aux éleveurs d’avoir l’assurance qu’ils auront du foin pour nourrir leur troupeau pendant l’hiver.

Appel aux collectivités

Les projets collectifs de cette dimension font cependant encore figure d’exception, en raison notamment de leur coût. « Nous faisons appel aux collectivités, et notamment à la Région Grand Est, pour qu’elles nous aident », précise le président de la FDSEA. L’objectif, insiste-t-il, est que tous les agriculteurs soient sur un pied d’égalité pour l’accès à l’eau ».

Réservoirs et canalisations

Initialement cantonnée à la plaine du Rhin, l’irrigation gagne du terrain. Les agriculteurs réfléchissent aussi à d’autres solutions pour remédier au manque d’eau.

Pour ne plus puiser l’eau dans les rivières, les agriculteurs sont parfois contraints de chercher l’eau loin de leurs exploitations. PHOTO DNA - Herve MICLO

Pour ne plus puiser l’eau dans les rivières, les agriculteurs sont parfois contraints de chercher l’eau loin de leurs exploitations. PHOTO DNA - Herve MICLO

Les agriculteurs ont coutume de résumer la situation en une phrase : l’irrigation concernerait en Alsace 60 000 hectares (soit un sixième des surfaces cultivées), situés pour un tiers dans le Bas-Rhin et deux tiers dans le Haut-Rhin. Elle a en effet longtemps été réservée aux cultures céréalières implantées dans les sols superficiels et peu fertiles de la plaine du Rhin, confirme Patrice Denis, conseiller à la chambre d’agriculture d’Alsace. Mais depuis quelques années, des installations se multiplient dans d’autres secteurs du territoire au service de nouvelles productions.

Faire du sujet une politique publique

« Maintenant, nous voyons arriver des projets très diversifiés qui concernent des cultures à faible structure racinaire comme les pommes de terre, les choux à choucroute et les légumes, mais aussi des petits fruits, des vergers et même du houblon », constate M. Denis. En fait, « aujourd’hui toutes les cultures y passent » car les épisodes de sécheresse se multiplient et car « l’eau est une garantie de qualité ».

La question se pose aussi dans les zones où il n’y a pas de nappe phréatique, à savoir les collines sous-vosgiennes, le nord de l’Alsace et les zones de montagne. Dans ces secteurs, les agriculteurs verraient bien la création de réservoirs, susceptibles de canaliser les fortes précipitations, d’éviter les coulées de boue et les inondations en aval en stockant l’eau lorsqu’elle est trop abondante. Ces retenues pourraient ensuite alimenter des dispositifs d’irrigation à la belle saison.

Très courant dans d’autres régions, ce type de bassins est quasiment inexistant en Alsace. Pourtant, estime M. Wendlinger, ce genre de dispositif « pourrait être une solution à certains endroits ». Pourquoi pas « dans la montagne, là où des sources se tarissent ».

Depuis le printemps, déplore le président de la chambre d’agriculture, des exploitants et des fermiers-aubergistes installés sur les hauteurs sont en effet « obligés de chercher l’eau dans les villages avec des citernes ». Une situation évidemment intenable. « Il faudra, estime-t-il, trouver des ressources en eau pour les accompagner si on veut maintenir une activité sur ces territoires ».

Pour cela, il faut des moyens. Les agriculteurs poussent depuis au moins deux ans les pouvoirs publics à s’emparer du sujet, susceptible selon eux de constituer « une politique de long terme ». Pour M. Wendlinger, il devra impérativement figurer au menu du prochain contrat de plan État-Région.

DNA/O.W. (19/08/2017)

 

Appel à la sobriété

Tandis que les agriculteurs cherchent à sécuriser l’approvisionnement en eau, les ministres Nicolas Hulot, en charge de la Transition écologique, et Stéphane Travers, à l’Agriculture, ont présenté lors du dernier conseil des ministres un plan d’action pour inciter les usagers de l’eau (exploitations agricoles, industries, foyers,…) à la sobriété.

Parmi les annonces, le développement d’une agriculture plus économe en eau, à base d’adaptation des variétés végétales au climat, de rotation de cultures ou d’assolement réfléchi, ainsi que la réalisation de stockage hivernal pour créer des réserves mobilisables lors des épisodes de sécheresse.

Tirant les leçons du drame de Sivens, les deux ministres ont pris soin de souligner que ces retenues d’eau ne seraient aménagées que « là où c’est utile et durable ».

Cette précision n’a guère rassuré les défenseurs de l’environnement qui jugent le stockage hivernal non viable. Pour preuve, « les faibles précipitations de cet hiver » qui, rappelle France Nature Environnement, n’ont pas suffi à remplir les réservoirs existants.

DNA/S.W. (19/08/2017)

Rédigé par ANAB

Publié dans #préserver les ressources

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