La LPO au chevet des oiseaux sous les éoliennes

Publié le 25 Septembre 2017

paru dans DNA  Marie Gerhardy (22/09/2017)

La Ligue de protection des oiseaux se charge du fastidieux comptage des oiseaux morts sous les éoliennes de Dehlingen. Si le bilan n’est pas catastrophique, la vigilance reste de mise pour les espèces protégées.

Sébastien et Jérôme effectuent un comptage régulier des oiseaux morts au pied des éoliennes. PHOTOs DNA - Marie GERHARDY

Sébastien et Jérôme effectuent un comptage régulier des oiseaux morts au pied des éoliennes. PHOTOs DNA - Marie GERHARDY

 

 « Le parc éolien de Dehlingen est probablement le mieux suivi de France. Nous sommes impliqués depuis la phase d’études et je m’occupe du dossier depuis 2007 », explique Sébastien Didier, de la Ligue de protection des oiseaux (LPO). Avec son collègue Jérôme Isambert, il était hier matin au pied des mâts pour compter les oiseaux morts.

Depuis 2013, date de mise en production des éoliennes, ils viennent deux fois par semaine en période migratoire, de mai à octobre. Avec une corde accrochée au mât, Jérôme et Sébastien tournent en cercles concentriques autour de l’éolienne. Ils élargissent le rayon jusqu’à 50 mètres quand le protocole cible également les chauves-souris.

Les recenseurs passent chaque année des tests d’acuité visuelle. Le pourcentage de cadavres emportés avant comptage par les renards ou autres prédateurs est calculé en déposant sciemment des oiseaux morts. Ces données sont prises en compte dans les estimations de mortalité.

« L’Alsace Bossue est le territoire le plus riche d’Alsace en oiseaux. En ce moment, il y a une forte activité migratoire. Les busards des roseaux ou les hirondelles sont nombreux. Ils viennent du Nord-Est de l’Europe et descendent vers le Sud. Ce parc éolien est en plein sur le passage. En plus, il est orienté Est-Ouest, donc chaque éolienne est un obstacle. »

Les géants d’acier effarouchent les oiseaux. « Au moins la moitié des alouettes s’arrêtent, contournent le parc ou passent sous les pâles. Beaucoup de petits oiseaux migrent la nuit et ne voient pas les éoliennes, comme ce roitelet triple bandeau qui a été retrouvé coupé en deux. Leur espace de vie est aussi réduit par l’arrachage des haies et des arbres lors des chantiers. »

Les chauves-souris courent un risque même en ne passant qu’à proximité des pâles : le mouvement crée une dépression qui provoque un barotraumatisme, les organes internes de l’animal explosent. Le groupe d’étude et de protection des mammifères (Gepma) a chargé la LPO d’étendre son protocole de comptage aux chauves-souris, qui sont des mammifères.

Les éoliennes de Dehlingen tuent en moyenne chaque année cinq oiseaux et cinq chauves-souris. Le roitelet est l’espèce la plus touchée, suivie du faucon crécerelle, de la buse ou encore de la cigogne blanche. Ses espèces ne sont pas menacées de disparition, contrairement à la cigogne noire, même si aucune mesure particulière n’a encore été prise pour elle.

Le Milan royal ici en photo, est fortement exposé aux pâles des éoliennes, qui peuvent le couper en deux

Le Milan royal ici en photo, est fortement exposé aux pâles des éoliennes, qui peuvent le couper en deux

Cinq oiseaux et cinq chauves-souris morts chaque année

Mais l’espèce qui inquiète le plus Sébastien Didier est sans conteste le milan royal. Une cinquantaine de couples subsistent en Alsace, dont 15 en Alsace Bossue. Les deux tiers des effectifs ont disparu à la fin des années 90 avec la disparition des prairies, l’empoisonnement aux produits phytosanitaires, les électrocutions…

Les éoliennes sont un facteur aggravant. Le milan royal chasse en planant, concentré sur le sol pour repérer campagnols et sauterelles. « Il ne voit pas les éoliennes, dont les extrémités de pâles peuvent tourner à plus de 250 km/h. » Trois milans coupés en deux ont été retrouvés en quatre ans au pied du parc voisin de Woelfling, et un en cinq ans à Dehlingen.

« Quand on perd un oiseau, ses petits ne survivent pas. Et sur une population aussi faible, c’est tout de suite beaucoup. » Le parc naturel régional des Vosges du Nord, le Gepma, la LPO, les communes, la comcom et les services de l’État se réunissent tous les ans pour trouver des solutions.

En mai et juin, chaque année, l’exploitant Nordex arrête les éoliennes lorsque les agriculteurs fauchent, du lever au coucher du soleil. À cette époque, les milans royaux font de nombreux allers-retours entre les champs, où les proies sont foison, et le nid où ils nourrissent leurs petits. La Grange aux paysages assure le lien entre l’exploitant et les agriculteurs.

« Nordex joue vraiment le jeu. Quand en 2012 nous avons découvert un nid à moins d’un kilomètre de la première éolienne, ils ont financé l’implantation d’émetteurs sur deux individus, pour mieux les étudier. Don Quichotte est toujours en vie, il a déménagé au pays de Bitche. Dulcinée, qui nichait à Butten, a été électrocutée un an et demi plus tard. »

Par ailleurs, une convention a été signée avec l’ONF pour que les travaux en forêt soient suspendus autour des nids connus en période de reproduction. Étant arrivés au bout de leur mission, Jérôme et Sébastien arrêteront le comptage à la fin de la saison, après avoir transmis leurs derniers chiffres aux décideurs.

« Le bilan global n’est pas catastrophique. Nous avons recensé les migrateurs avant l’implantation des éoliennes et après. Nous avons perdu quelques couples de bruants jaunes par exemple, mais l’effectif des alouettes a légèrement augmenté. » Il faudra en revanche suivre les milans royaux et les cigognes noires de près.

Des inquiétudes à Herbitzheim

Sébastien Didier ne cache pas son inquiétude quant au parc éolien de Herbitzheim, en cours de construction. Pour lui, il accumule les facteurs de risques.

« Nous sommes loin d’être contre les éoliennes, mais nous voulons travailler en bonne intelligence, et que la législation soit respectée », explique-t-il. Et justement, la législation qui encadre l’exploitation des éoliennes a beaucoup évolué ces dernières années. Le projet de Herbitzheim, qui a mis plus de 10 ans à voir le jour, a dû s’adapter.

Dorénavant, les éoliennes sont des installations classées pour la protection de l’environnement. Les mesures prises répondent à la logique : « éviter, réduire, compenser ». Ainsi, les éoliennes sont à présent implantées de préférence dans un axe Nord-Sud pour limiter l’impact sur les migrateurs. Depuis le schéma éolien, il est aussi interdit de construire un mât à moins d’un kilomètre d’un nid de milan royal.

Pour Sébastien Didier, le site éolien de Herbitzheim est très risqué pour l’avifaune. « Trois nids de milans royaux ont été repérés à proximité, mais pas à moins d’un kilomètre. Il est aussi situé sur une zone de chasse d’un couple de cigognes noires. Mais surtout, à la différence de Dehlingen, il est implanté dans la forêt, milieu très riche pour la faune. »

Il poursuit : « Des zones de reproduction du crapaud sonneur à ventre jaune ont été détruites par défrichement. Les chauves-souris ont perdu du territoire. Un recensement en 2015 nous a permis d’établir la présence du gobe-mouches à collier, qui ne vit en France qu’en Lorraine et en Alsace Bossue. Et puis le site est près de la Sarre et du couloir migratoire ».

« Planter 2 200 mètres de haies ne remplace pas les arbres »

La LPO a alerté le maire Michel Kuffler et la préfecture. « Mais nous avons malheureusement laissé passer l’enquête publique, et le parc a été validé. Dans la logique “éviter, réduire, compenser “, nous avons totalement raté la première étape. Maintenant, nous nous battons pour réduire. »

Il y a un an, les responsables d’Aalto Power, exploitant du parc, ont reçu les représentants de la LPO. « Nous avons notamment évoqué la possibilité de brider les éoliennes. » Le bridage consiste à arrêter les éoliennes en période migratoire lorsque les conditions météorologiques permettent aux chauves-souris de voler : par temps sec, doux, et faible vent.

« Le problème est que les premières études, sur lesquelles ils se basent, étaient insuffisantes selon nous. Elles évoquent par exemple le busard cendré, qui n’est pas présent en Alsace Bossue ! » Les mesures compensatoires prévues ne conviennent pas non plus à Sébastien Didier : « Planter 2 200 mètres de haies ne remplace pas les arbres où nichent les oiseaux ».

Contactée par la rédaction des Dernières Nouvelles d’Alsace, la société Aalto Power n’a pas souhaité pour l’instant s’exprimer sur le sujet.

Rédigé par ANAB

Publié dans #Oiseaux

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Commenter cet article
R
Pas d'accord avec toi JP.<br /> Si l'éolien est profitable à 1% moi je trouve cela magnifique. Le coût de l'énergie nucléaire est artificiellement bas. Toutes les pertes sont mutualisées par l'Etat. Les coûts de démantèlement sont sous évalués de 300% ou plus et ce sont les générations futures qui paieront l'addition.<br /> Même les cancers des travailleurs du nucléaire sont en grande partie mis sur le compte de la SS générale car EDF a fait voter une loi scélérate excluant les déclarations de cancers après 10ans ou pour les emplois intérimaires. Ces coûts liés au nucléaire sont reportés à la collectivité en impôts et charges sociales.<br /> <br /> Bien sûr que certains profitent de l'achat de kw éoliens à des prix pharamineux. Il fallait bien lancer le marché et sans doute les coûts ont été surévalués au départ.<br /> <br /> Le fond du problème est : veut on rester dépendants du nucléaire, du carbone, charbon et pétrole ad æternam et jusqu'à ce que nous soyons dans le mur d'un bouleversement climatique ou non?
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J
Et ce n'est que la partie émergée de l'iceberg ! Avec moins d'un % de rentabilité cherchez l'erreur et les profiteurs de ces horreurs
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