Nitrates, herbicides, etc. Qualité des eaux souterraines en Alsace
Publié le 2 Décembre 2017
paru dans les DNA / Simone Wehrung 01/12/2017
Plus d’info sur www.aprona.net
Toujours autant de nitrates et de plus en plus de pesticides dégradent la qualité des eaux de la nappe phréatique et des aquifères du Sundgau. D’inventaires en états des lieux, l’Aprona tire la sonnette d’alarme depuis plus de 20 ans.
Le nombre des molécules recherchées par l’Aprona dans l’eau de la nappe a certes plus que triplé en sept ans mais la juxtaposition des cartes 2009 et 2016 des points de pollution des eaux souterraines d’Alsace n’en demeure pas moins parlante. La carte réactualisée des nitrates n’a presque pas changé et celle des pesticides s’est couverte de rouge tant les dépassements de limite de potabilité se sont multipliés.
C’est peut-être « parce qu’on ne trouve que ce qu’on cherche », précise Sophie Schmitt, chargée de mission à l’association de protection de la nappe d’Alsace. Mais aussi parce que de nouvelles molécules se sont ajoutées à d’autres en de malsains cocktails.
Stabilisation globale des nitrates
Sur le front des nitrates, l’analyse des derniers prélèvements constate une stabilisation des teneurs tant dans la nappe d’Alsace que dans les aquifères sundgauviens : dans la plaine, 10,8 % des points de mesure dépassent les limites de potabilité et 16 % le seuil d’alerte ; dans le Sundgau, les taux sont respectivement de 9,9 et 9,3 %.
Ces nitrates issus de l’épandage d’engrais se concentrent toujours dans les mêmes zones : dans un triangle Saint-Louis-Mulhouse-Altkirch, le piémont des Vosges, surtout entre Beblenheim et Molsheim ainsi que le secteur de la Zorn vers Mommenheim.
Quoique toujours élevées, les concentrations tendent à diminuer entre la Lauch et la Doller.
Seuls 30 % des points sont exempts de nitrates, tout particulièrement dans le Sundgau sud ou au nord de Strasbourg (la composition géochimique du sous-sol favorise la dénitrification naturelle) et dans la bande rhénane bas-rhinoise (grâce à la dilution par les eaux du Rhin).
137 pesticides et métabolites
La situation est autrement plus inquiétante dès lors que l’on se penche sur les pesticides. L’Aprona s’est intéressée à 137 substances : 113 pesticides et 24 de leurs métabolites (produit de la dégradation des produits phytosanitaires).
Seules 43 de ces substances avaient déjà été analysées en 2009 mais permettent toutefois de suivre l’évolution de la qualité des eaux en sept ans. « On constate une augmentation de 2 % du nombre de points dépassant la limite de qualité au regard des critères de potabilité » regrette Sophie Schmitt.
Et alors qu’en 2009, 16 molécules étaient retrouvées en concentrations excessives, elles sont maintenant 21 à présenter des dépassements de limite. Les plus fortes augmentations ont été enregistrées sur les herbicides S-métalochlore (qui a remplacé l’atrazine et l’alachlore interdits depuis plusieurs années) et nicosulfuron, utilisés dans les cultures de maïs et/ou betteraves sucrières.
Parmi les substances qui dépassent régulièrement la limite de qualité, une quinzaine de molécules interdites d’usage déjà en 2009 (atrazine toujours à la première place des substances quantifiées, diuron, bromacil) mais que l’on retrouve toujours dans les eaux souterraines (outre leur toxicité, c’est d’ailleurs leur degré de rémanence qui a justifié leur interdiction).
Près d’un tiers des prélèvements pollués
Les choses se compliquent encore après actualisation de la liste des pesticides déversés en Alsace. 28,5 % des points de la nappe rhénane et 39,7 % des petites nappes sundgauviennes sont tellement dégradés par l’une ou l’autre des 137 substances analysées, que l’eau ne pourrait être consommée sans traitement ou dilution. Voire interdite d’exploitation…
La contamination concerne essentiellement le Haut-Rhin, la bordure ouest de la nappe au niveau de Molsheim et au nord de la Zorn, là où se concentrent les cultures de maïs et de betteraves.
On a beau chercher des signes encourageants dans ce nouvel état des lieux, il n’y en a guère si ce n’est l’absence de dégradation par les eaux usées domestiques grâce à l’assainissement, la lente résorption et dilution des chlorures des anciennes MDPA ou la raréfaction des pollutions industrielles.
Frédéric Pfliegersdoerffer, président de l’Aprona, positive en espérant que de ce « diagnostic partagé » émerge un élan salutaire tandis que Christian Guirlinger, président de la commission environnement de la région Grand Est, rappelle qu’il existe des aides régionales et des outils pour prévenir les pollutions (Zéro phyto, aide à la conversion bio, soutien à Ecophyto, filière à bas intrants,…).
Lors de la table ronde qui a suivi hier à Horbourg-Wihr la présentation par l’Aprona de cet état des lieux, l’Agence de l’eau Rhin-Meuse, la région Grand Est, l’Agence régionale de santé, la DREAL et la Chambre d’agriculture d’Alsace se sont engagées à travailler ensemble pour inverser la tendance. Mais sans stigmatiser une profession dont on connaît les difficultés par ailleurs, tous les regards pointent le modèle de l’agriculture intensive.
224 000
données ont été collationnées en 2016 dans le cadre du programme ERMES (évolution de la ressource et monitoring des eaux souterraines) et analysées sous l’angle de 400 paramètres dont les nitrates et les pesticides ne sont qu’une partie. Les autres paramètres (bisphénol, résidus médicamenteux, eaux transfrontalières,…) feront l’objet de publications ultérieures. Les prélèvements ont été réalisés en 825 points de mesures : 674 ouvrages sur la nappe d’Alsace et 151 dans les aquifères du Sundgau (captages d’eau potable, puits agricoles, piézomètres, sources, puits d’incendie,…)
Bientôt mesurés dans l’air
En 2013, l’ASPA (association de surveillance de la pollution atmosphérique, aujourd’hui fusionnée dans Atmo Grand Est) avait déjà conduit une campagne exploratoire en Centre-Alsace pour mesurer les produits phytosanitaires dans l’air. Elle avait ainsi mesuré une vingtaine de substances (y compris en ville), essentiellement des herbicides sur grandes cultures et fongicides utilisés en viticulture. Cette surveillance sera étendue à toute la France, selon les recommandations de la cour des comptes. L’Anses (agence nationale de sécurité sanitaire) vient de définir la liste minimale des pesticides à surveiller, 90 substances prioritaires dont le glyphosate, identifiées en fonction de leur présence avérée dans l’air et de leur toxicité potentielle. Une campagne exploratoire, menée par les associations agréées de surveillance de la qualité de l’air (AASQA) fédérées au sein d’Atmo France, sera initiée dès 2018 dans le cadre du plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques. L’objectif est d’évaluer l’exposition moyenne de la population à cette pollution de fond mais aussi d’identifier d’éventuelles situations de surexposition. La campagne exploratoire permettra également d’affiner les protocoles à mettre en œuvre pour mesurer des molécules volatiles dont les propriétés physico-chimiques rendent souvent la détection très complexe (c’est le cas notamment du glyphosate).
Traitement de l’eau polluée :
13 centimes par m³ ,
soit 10% de la facture!!!
Comme le dénonce l’association Que choisir, il revient souvent au consommateur de payer la contamination de l’eau du fait des pratiques de l’agriculture intensive ( DNA du 28 novembre). Mais à combien s’élève ce coût pour l’usager ? Jean Wiederkehr, responsable du service eau à l’antenne haut-rhinoise de l’agence régional de la santé, l’a évalué pour le secteur du Sundgau.
Pour son étude, il a pris en compte tous les travaux engagés de 1997 à 2016 sur ce secteur qui représente 57 000 habitants. Il a pris en compte les conduites d’interconnexion, les stations de traitement, les travaux pour le maintien de la qualité de l’eau potable. La pollution était principalement due au pesticide l’atrazine. Ce désherbant, interdit en France depuis 2003, va laisser des traces pendant des dizaines d’années encore. « On en a presque autant aujourd’hui qu’en 2003, surtout dans un sol argileux et limoneux comme dans le Sundgau », précise le responsable.
Jean Wiederkehr est arrivé à un total de 7,8 millions d’euros investis pour la décontamination. « En ramenant ça au prix moyen de l’eau, 155 centimes d'€ par m³, j’arrive à 13 centimes d’euro par m³ payé par le consommateur ». C’est-à-dire presque 10 % de la facture.
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