Silence, on coupe ! (les forêts)

Publié le 21 Septembre 2018

Silence, on coupe !   (les forêts)
L'ONF est accusé de transformer les forêts publiques en "usine à bois" afin de renflouer ses caisses. Ça coupe sec et ça râle sévère.

 

À l'abri des regards, une drôle d'agitation secoue les forêts publiques françaises. "Vous savez, chez nous, il y a une plaisanterie qu'on aime bien répéter : on se dit que bientôt, ils viendront couper les arbres dans nos jardins." William Church rigole jaune. Cet associatif ferraille pour défendre la forêt picarde de Saint-Gobain, qu'il estime saccagée par ceux censés la dorloter, l'Office national des forêts (ONF). "C'est dramatique, se désole le président d'Une forêt et des hommes. On est en train de détruire notre environnement."

 

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Silence, on coupe !   (les forêts)

 

Des William Church, il en existe de plus en plus en France. En Bourgogne, en Île-de-France, en Bretagne, en Charente-Maritime, dans les départements franciliens ou sur les terres franc-comtoises... Un peu partout, des voix s'élèvent pour dénoncer "l'industrialisation" des forêts publiques, pilotée par l'ONF, un établissement sous la tutelle des ministères de l'Agriculture et de l'Environnement. Au sein-même de l'Office, la contestation s'amplifie. En mai dernier comme en décembre 2017, une partie du personnel manifestait pour dénoncer la transformation de notre patrimoine vert en "usine à bois".

 

 

Les organisations syndicales, qui représentent 90% des fonctionnaires de l'ONF, sont en colère. "Ce qui compte désormais pour la direction, c'est de faire rentrer de l'argent, donc couper de plus en plus d'arbres pour vendre de plus en plus de bois et ainsi, remplir les caisses", assène Philippe Canal, secrétaire général du Snupfen, majoritaire. Son collègue Jean-Marc Faliszek, d'EFA-CGC, embraye. "Ils sont rentrés dans la logique suivante : privilégier l’activité commerciale et laisser tomber tout ce qui à attrait à la préservation de la biodiversité et à l’accueil du public. Comment voulez-vous qu'on s'y retrouve ? La logique du forestier, ce n’est pas de vendre les bijoux de famille pour terminer le mois."

 

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Couper davantage, vendre plus, quitte à abimer durablement le visage de nos forêts. Dans plusieurs régions, élus, associatifs et forestiers dénoncent une multiplication des coupes à blanc (ou coupes rases). Cette méthode consiste à abattre la totalité des arbres d'une parcelle forestière, parfois sur des dizaines d'hectares. Plutôt que de trier, autant tout raser. Résultat : un gain de temps – donc de productivité – appréciable mais visuellement... Les machines laissent derrière elles un paysage déformé. Les forêts semblent trouées, les arbres arrachés par des tornades.

 

 
"L'ONF participe à l’extinction globale des espèces. Mais bon, faut gagner du pognon rapidement."

 

Jointe par Explicite, la direction de l'ONF conteste ces accusations et assure que ces coupes ne dépassent pas les 10% dans les forêts publiques françaises, sans pouvoir fournir de documents sur la question. Nos voisins, eux, sont beaucoup plus rétifs. En Suisse, elles sont interdites depuis 27 ans. En Allemagne, de nombreux Länder les limitent fortement. La Rhénanie du Nord, par exemple, où toute coupe à blanc de plus de 0,3 hectare en forêt domaniale est prohibée. Idem en Autriche, au-delà de deux hectares.

 

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"C’est une hérésie dénoncée par les plus éminents scientifiques ! Ces coupes appauvrissent les sols et libèrent du gaz carbonique", s'émeut Olivier Marvaud, président des 7 Sentinelles, une association qui défend la forêt domaniale de la Coubre, en Charente-Maritime, plantée sous Napoléon III pour lutter contre l'ensablement de la presqu’île d’Arvert, entre l’océan, l’estuaire de la Gironde et l’île d’Oléron. "En quatre ans, ils ont transformé notre forêt de protection en forêt de pure production. Ils arrivent avec des engins qui ont des roues de trois mètres de haut, ils passent n'importe où et sur certains secteurs, ils laissent des champs de ruine", raconte le président des 7 Sentinelles, qui s'inquiète des conséquences de cette industrialisation sur la faune : "Chez nous, la population des cervidés est en chute libre. C'est logique. Plus vous coupez, moins ils ont de place."

 

Silence, on coupe !   (les forêts)
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Même son de cloche chez William Church : "L'ONF participe à l’extinction globale des espèces. Quand vous coupez à blanc une parcelle de 15, 20, 30 hectares, vous éliminez systématiquement les animaux, les batraciens, les insectes, les végétaux qui sont sensibles à une humidité et à une ombre particulières. Qu'importe s'il y a des espèces sensibles, des paysages particuliers. Tout passe à la trappe. Pour nous qui voyons cela tous les jours, ça fait mal au ventre. Mais bon, faut gagner du pognon rapidement."

Gouffre financier

 

"Le pognon"... Le voici, le noeud du problème. L'ONF en manque cruellement. En 2014, pour célébrer le cinquantième anniversaire de l'Office, la Cour des comptes avait publié un rapport cinglant sur la gestion de l'établissement qui, sans une aide financière de l'État, "n'aurait pas été en mesure de payer ses agents". Aujourd'hui, l'horizon reste sombre : une dette de 320 millions d'euros (+57 millions en un an), des emprunts colossaux... L'ONF, qui récolte 40% des bois vendus en France alors qu'il ne gère qu'un quart des forêts du pays, ne parvient plus à équilibrer son budget, victime de la baisse constante du cours du bois couplée aux financements insuffisants de l'État et des communes forestières. Depuis 2002, la direction a supprimé près d'un quart des effectifs, soit 3000 emplois en moins. "C'est un peu un bateau à la dérive, assène Anne-Catherine Loisier (UDI), présidente du groupe forêt-bois au Palais Bourbon. On lui demande donc de faire plus de chiffre car il ne peut plus assumer ses missions d'intérêt général, de plus en plus nombreuses."

 

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L'ONF, où travaillent encore quelque 9200 personnes, ce sont en effet ces forestiers qui accueillent le public, font la police, protègent la biodiversité, participent à la préservation des parcs nationaux, sauvegardent la mangrove dans les Antilles, adaptent la forêt au réchauffement climatique... Tout cela ne remplit pas les caisses. Il faut donc compenser, quitte à faire preuve de schizophrénie. "D'un côté, on préserve l'environnement, de l'autre on intensifie l'exploitation sur des zones productives, résume la sénatrice. Je vous confirme que dernièrement, on a vu des stratégies de gestion de forêts domaniales assez radicales. Par exemple en Bourgogne, à Saulieu, commune dont j’étais maire, on a coupé quinze hectares comme ça. Cette forêt est pourtant juste à côté de la ville, elle a une vocation sociétale." Le directeur forêts de l'ONF renverse le raisonnement. Albert Maillet estime que "présenter la valorisation économique du bois en opposition avec le financement des missions de service public n’a pas de sens car ce sont les recettes qui financent les missions". Ainsi, selon lui, "la récolte du bois est aussi une mission de service public."

 

 

Quoi qu'il en soit, l'accélération des coupes est inscrite noir sur blanc. Tous les 4 ans, l’État signe avec l'ONF un "contrat d’objectif et de performance" (COP). Dans sa dernière feuille de route, qui vaut pour la période 2016-2020, il est prévu "d’accroître la mobilisation du bois au bénéfice de la filière et de l’emploi." Autrement dit : récolter plus, à hauteur de 10% (15 millions de mètres cubes à horizon 2020 contre 14 millions pour le COP précédent).

 

 
"De plus en plus, l'ONF remplace des peuplements de feuillus par des résineux. Bref, on adapte la forêt aux besoins de l'industrie."

 

Couper davantage, vendre plus, et, autant que possible, répondre aux demandes des industriels, qui raffolent des résineux (les sapins, douglas, épicéas, pins...), dont les bois sont davantage standardisés, homogènes, que les feuillus (les chênes, hêtres, bouleaux, érables...). Et donc plus faciles à travailler. "Vous pouvez aussi commencer à les couper au bout de quinze-vingt ans, alors qu'un chêne par exemple, ce n'est même pas la peine de revenir avant soixante ans", précise Anne-Catherine Loisier. "Alors de plus en plus, l'ONF remplace des peuplements de feuillus par des résineux, assure Philippe Canal. Bref, on adapte la forêt aux besoins de l'industrie." Aujourd'hui, les résineux peuplent environ un tiers des forêts publiques. Albert Maillet assure que cela ne changera pas : "On fait de gros efforts pour que la proportion de résineux ne régresse pas, on sait que les industriels en ont besoin. Mais on ne va pas transformer la forêt publique française en forêt à résineux. Écologiquement, ce n'est pas possible.'

 

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Le cadre de l'ONF réfute une autre accusation portée à l'encontre de l'Office. Des forêts anciennes longtemps gérées en futaie irrégulière, c'est-à-dire un peuplement d'arbres variés présentant tous les stades d’évolution, ne le seraient plus. Ainsi, des parcelles où se mélangeaient hêtres, chênes, noisetiers, frênes et autres charmes n'ont plus qu'une essence unique, par exemple un résineux comme le douglas. Cela s'appelle la monoculture. "Comme ils sont dans une logique de rentabilité, ils vont mettre un même type d'arbre sur plusieurs hectares, accuse la sénatrice Loisier. Cela abime la biodiversité." Avec comme conséquence des sols abimés, des paysages appauvris et un danger pour la forêt. "Imaginons qu’il y ait une bactérie qui vienne là-dedans, un champignon, une chenille, explique William Church. Eh bien toute la parcelle est morte ! C’est ce qui arrive en Sicile, où les plantations d'oliviers sont menacées. Alors que dans la forêt mélangée, si un arbre est malade, s’il y a une attaque de chenilles ou de champignons, l’arbre va mourir mais les autres ne vont pas être contaminés."

 

 

 

L'ère de la forêt moléculaire

 

Dans ce dialogue de sourds, toutes les parties se mettent d'accord sur un point : le climat à l'ONF est suffocant. Philippe Canal, rentré à l'Office il y a 27 ans, raconte : "La souffrance au travail, la souffrance éthique, est très, très, très présente ici. Le métier a changé. Le sens du métier, surtout. Quand je suis arrivé à l'ONF, nous avions le sentiment de remplir une mission d'intérêt général. Le long terme, la forêt, l'environnement... Désormais, on est passé d'une culture de service public très forte à une culture d'entreprise." Lorsqu'on l'interroge sur ce mal-être quotidien, confirmé par de nombreux salariés de l'établissement, Albert Maillet minimise : "Je ne sais pas si vous connaissez le livre écrit par le premier directeur de l’ONF, dans les années 1960. Lisez-le, vous verrez que dans un certain nombre de pages, vous allez croire qu’il a été écrit aujourd’hui."

 

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Sa réponse illustre parfaitement l'état des liens entre syndicats et direction : rompus, totalement. Plusieurs représentants syndicaux font même état de menaces verbales répétées à l'encontre des fortes têtes. "On vit dans un climat de terreur", alerte Philippe Canal. "Un climat de terreur ? Oui, absolument", confirme son collègue Jean-Marc Faliszek. En mars, le directeur de l'ONF, Christian Dubreuil, fortement contesté en interne, a été auditionné par des sénateurs remontés. Questionné sur "la dégradation du climat social" (Franck Menonville, parti radical), "les 43 suicides depuis 2005 au sein de l'Office" (Henri Cabanel, PS), "le besoin de vider l'abcès" (Daniel Gremillet, LR), l'énarque est resté droit dans ses bottes. Florilège : "le gouvernement dit qu’il faut appliquer le COP, c’est la seule ligne à suivre" ; "il y a des gens rugueux qui s'expriment" ; "aucun emploi n’est supprimé" ; "le fait de reparler des suicides pèse sur le moral des cadres, des fonctionnaires et des salariés"...

 

 
"On recommence à réinvestir la forêt comme on l'a toujours fait dans l’histoire humaine. C’est davantage un retour aux sources qu’une révolution."

 

La crise que traverse l'ONF s'inscrit dans un contexte plus large de développement du bois comme énergie renouvelable. Il représente déjà 41% des énergies vertes en France, loin devant l'hydraulique (20%), l'éolien (7%) ou le solaire (3%). On utilise du bois pour se chauffer, pour produire de l'électricité, comme carburant, et même, désormais, pour faire du plastique. Ce n'est qu'un début. De récentes découvertes de chimistes font saliver certaines entreprises, qui se servent déjà du bois pour fabriquer des couches, des serviettes hygiéniques, des compléments alimentaires ou des détergents. Bienvenue à l'ère de la forêt moléculaire.

 

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Encore une fois, les visions des syndicats et de la direction sont diamétralement opposées. Philippe Canal : "Le tout bois-énergie, racler les forêts, on connaît ça. C'était avant l'arrivée du charbon, avant 1850. Or, les effets sur l'écosystème forestier furent désastreux, avec une surface boisée tombée à 10% du territoire (contre 28% aujourd'hui). Là, en plus, la chimie du bois arrive et nous vivons dans une société nettement plus énergivore..." Albert Maillet : "On recommence à réinvestir la forêt comme on l'a toujours fait dans l’histoire humaine, sauf dans cette petite parenthèse de 150 ans, entre le milieu du XIXe et la fin du XXe siècle. C’est davantage un retour aux sources qu’une révolution, en aucun dangereux si vous êtes dans un système bien géré."

 

 

L'État rejoint les positions du directeur forêts de l'ONF. Edicté par le ministère de l'Agriculture, le Programme national de la forêt et du bois, qui fixe, sur dix ans, les orientations générales de la politique forestière publique et privée, prévoit d'augmenter la récolte de bois de 20% de 2016 à 2026. "En tant que tel, cet objectif peut être raisonnable, assure Anne-Catherine Loisier. Le problème, c'est qu'on va chercher ce bois dans des zones déjà hyper exploitées. Par exemple en Bourgogne, on prévoit, en quatre ans seulement, un doublement des volumes de résineux coupés. C'est absolument impossible. Impossible pour l’environnement. Impossible pour la population qui va voir son paysage se transformer du jour au lendemain. Les responsables politiques appuient trop sur l'accélérateur. Si l'on continue comme ça, on va franchir le seuil du plus tolérable." Mais est-il possible de lutter face à ce chiffre : 425 000 ? Soit le nombre d'emplois générés par la filière forêt-bois. Un chiffre supérieur au secteur de l'automobile.

 

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Rédigé par ANAB

Publié dans #préserver les ressources

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G
Tout cela est fait avec le label PEFC !!
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R
Donc, Gérard, encore un label purement commercial qui n'est gage de pas grand chose.
G
y' a pas qu'en amazonie malheureusement!
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A
Oui Géraldine, nous critiquons ces pays dits "peu développés " ou en plein développement (Malaisie, Brésil...) de brûler les forêts primaires et d'augmenter le taux de CO2. Et nous, faisons-nous vraiment mieux?<br /> <br /> Roland