Plantes médicinales, des savoirs déracinés

Publié le 20 Septembre 2022

Le chef indigène Satere-Mawe, Valdiney Satere, 43 ans, récolte la caferana, une plante indigène de la forêt amazonienne dans leur communauté Wakiru, à l'ouest de Manaus au Brésil, le 17 mai 2020.

Le chef indigène Satere-Mawe, Valdiney Satere, 43 ans, récolte la caferana, une plante indigène de la forêt amazonienne dans leur communauté Wakiru, à l'ouest de Manaus au Brésil, le 17 mai 2020.

Paru sur liberation le 7/9/2022

 

Au Brésil, au Tibet ou en France, les liens qui nous unissaient aux plantes s’étiolent et les savoirs ancestraux s’envolent. Certaines plantes s’évertueraient quant à elles à fuir la main de l’homme.

En Occident, la plante n’est plus qu’une banque de molécules. En France, beaucoup d’anciens ne voient pas l’intérêt de revenir à l’usage des plantes. Ces savoirs populaires ont été dévalorisés par ces personnes elles-mêmes, à tel point qu’il est difficile de leur faire prononcer des noms de plante en patois.» Aline Mercan, anthropologue et ethnobotaniste, a enquêté sur la transmission des médecines populaires dans les Alpes. Si la rupture des savoirs est avérée, elle ne semble pas définitive : «Certains commencent à vouloir réinvestir ces savoirs», raconte-t-elle, évoquant un «revival des néoguérisseurs».

Un herbier contre l’oubli

Cette même volonté de préserver des connaissances ancestrales a poussé l’artiste Sergio Valenzuela Escobedo à mener une enquête photographique auprès des Mapuches, un peuple autochtone du Chili. Le trafic illégal de bois, l’essor de l’industrie forestière pour la fabrication de la pâte à papier, les monocultures ou le clonage massif liée à la reforestation ont repoussé les plantes médicinales utilisées par les chamans aux confins des forêts humides. Pour conserver une trace de ces savoirs, une série de portraits présentée dans le cadre d’«Agir pour le Vivant» met en scène les Mapuches et les plantes de leur pharmacopée. Un herbier contre l’oubli.

Les liens qui nous unissent aux plantes se distendent dans d’autres communautés vivant au plus près de la nature, comme au Brésil : «Nos enfants n’ont plus de rêves ni de vie avec les plantes, raconte Cristine Takuá, philosophe, éducatrice et sage-femme basée à l’est de São Paulo, au bord de l’Atlantique. Nous devons réenchanter ce savoir et leur apprendre à dialoguer à nouveau avec elles.» Mais comment raviver ce désir quand ces jeunes côtoient une nature chaque jour davantage défigurée ? «Nous, peuples autochtones résistants, habitons dans des espaces qui n’auront bientôt plus de forêts. Et un Indien sans terre n’est pas un Indien, répond Cristine Takuá. Déjà, nous ne parvenons plus à trouver de nombreuses plantes. Elles se cachent. Seuls les guérisseurs peuvent les trouver.»

«La nature régit ma vie»

Le petit peuple des plantes a-t-il peur ? Piétiné, ignoré ou surexploité, ce patrimoine aussi discret qu’indispensable chercherait-il à se protéger de nous ? C’est probable, selon Aline Mercan : «Au Tibet, le ramassage intensif des plantes destinées au marché chinois a entraîné une disparition de la flore médicinale. La première conséquence concerne les habitants qui n’ont plus accès à leurs ressources, à leur pharmacopée. Mais il y en a une autre : une plante de l’Himalaya a mis au point une stratégie de défense en changeant de couleur, passant du jaune au gris.»

Ivanice Pires Tanoné, cheffe de la tribu brésilienne des Kariri-Xocó, est elle aussi venue jusqu’à Arles pour évoquer sa forêt sans cesse poignardée par l’homme, et rappeler que pour nombre de peuples autochtones, la nature incarne toujours un être suprême : «La nature régit ma vie, c’est elle qui commande. Elle nous nourrit, alimente notre esprit, nos traditions.» Couronnée de plumes, corps et visage tatoués, cette cacique lance un vibrant «chant de la terre». Face à elle, la salle bondée prie en silence pour que ce chant ne soit pas celui du cygne.

Rédigé par ANAB

Publié dans #Apprendre de la nature

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C
Le sort de la pharmacopée traditionnelle est identique au sort de nombre de savoirs traditionnels, l'incompréhension et la disparition progressive devant un savoir pseudo- scientifique et technique. et des considérations marchandes.C'est finalement le sort commun de toute discipline impliquant un recul mémoriel et une appréhension plus profonde.<br /> Je ne peux m'empêcher ici de penser à un cataplasme que se faisait chaque année au printemps mon grand père, né avant 1900..<br /> Un composé de suie de tilleul ,de raifort et de jaune d'oeuf pour agglomérer le tout.<br /> Le but de la préparation était la rubéfaction, bref un effet détoxiquant au sortir de l'hiver.<br /> j'ai découvert par la suite que la suie de tilleul contenait un peu d'arsenic ,ce qui à très faible dose a un effet stimulant.<br /> Qui ferait encore un tel emplâtre de nos jours ,sans en rire?N'empêche que le grand-père a dépassé la centaine.Etait ce dû à ses tisanes et cataplasmes ou à une alimentation et un mode de vie sains ? Seul Dieu le Sait!
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R
Merci beaucoup Jpl. Cet éclairage sur le travail des labos va bien intéresser nos lecteurs.
J
Je suis bien d’accord avec l’idée de ne pas oublier les thérapies traditionnelles, je suis également et malheureusement obligé de considérer l’aberration du système « marchand » dans l’élaboration des médicaments mais il me semble impossible de mettre de côté les progrès considérables de la pharmacie. On ne peut laisser de côté la révolution en termes de vies sauvées, et bien sûr encore actuellement par les antibiotiques. Pareil pour les chimiothérapies qui ont vu l’espérance de vie pour certains cancers faire un bon majeur en avant. Je ne détaillerai pas plus pour les autres pathologies pour lesquelles la chimie du médicament à permis des progrès considérables. <br /> Là où je suis moins en phase, c’est en ce qui concerne un savoir « pseudo scientifique « et ici encore sans vouloir polémiquer, je dirais que dans les années 80/2000, l’étude des substances naturelles a été largement utilisé. Plusieurs laboratoires de par le monde envoyaient des botanistes et autres scientifiques non seulement récupérer des échantillons, mais aussi s’informer des techniques de traitement de nombreuses populations. Ceci a engendré la création de substances actives, synthétisées pour ne pas surexploiter les ressources naturelles et aussi pour produire un médicament pur et sans traces de molécules parasites, gage d’une meilleure efficacité.<br /> Alors où en est on? De nos jours la connaissance des réactions biochimiques du vivant sont telles, la modélisation informatiquement assistée est telle, qu’il n’y a plus besoin de recourir à l’étude de substances naturelles pour trouver les principes actifs. Il suffit… tâche immense, de trouver sur quelle réaction biochimique agir pour une affection donnée et en raison de nos progrès en terme de chimie, de trouver par exemple sur quelle enzyme agir pour en déduire le groupe de molécules pouvant être actives. Autrement dit, on sait cibler les recherches pour ne plus chercher de manière aléatoire les substances utiles.<br /> Points noirs ce système : les pourcentages de mon point de vue aberrants des sommes reversées aux actionnaires des labos!
R
Merci Christian de cet avis et de ce très intéressant témoignage personnel