Enquête mycologique hors-série. L’enquêteur se confie à ses lecteurs
Publié le 26 Novembre 2022
Un peu plus d’un an maintenant que les lecteurs du blog ont fait la connaissance de l’enquêteur de la Brigade d’Investigation des Champignons (BIC), qui régulièrement partage ses péripéties avec ses lecteurs.
Pour marquer cet anniversaire, des journalistes se sont rendus dans les locaux de la brigade pour s’entretenir avec l’enquêteur. Ce dernier, qui remercie vivement ses lecteurs pour leur fidélité et leur commentaire, tient à leur adresser plusieurs messages, mais aussi recueillir leurs avis.
Journaliste (J) : Un an, c’est un anniversaire symbolique. Comment est née la Brigade d’identification des champignons ?
Enquêteur (E) : elle est née d’un constat très simple mais malheureusement méconnu : l’appréhension d’un champignon doit se faire avec une méthodologie, des questions à se poser dans le bon ordre. C’est en fait une enquête policière. Bâcler une étape, et c’est toute la procédure qui s’écroule. Étant également fan des romans de thriller et de la série Colombo, l’idée est née. Il ne restait qu’à la mettre en forme et à la partager avec les lecteurs.
J : vos enquêtes sont généralement très précises, font appel à la police scientifique, peuvent dérouter le débutant.
E : j’en ai bien conscience mais pour bon nombre de spécimen, la microscopie est indispensable pour identifier l’échantillon. Néanmoins, et il est important de le souligner, on peut être un excellent mycologue également sans avoir de microscope. Il y a des observations à maîtriser pour au minimum repérer dans quel genre on est. Par exemple l’insertion des lames, les voiles, la sporée, les ornements, les odeurs, les saveurs. Avec ces éléments pourtant simples à noter, vous avez déjà une idée plus que solide du genre de champignon. Et surtout, ça évite de fâcheuses confusions. Je trouve que c’est également important de montrer la microscopie aux débutants, pour comprendre ce qu’il y a derrière un champignon.
J : pourquoi tellement d’intoxications chaque année selon vous ?
E : je pense que les raisons sont multiples. Deux choses m’interpellent. La première est que beaucoup d’« intoxiqués» étaient certains de leur détermination. C’est tout de même étrange. La certitude est dangereuse dans l’identification. D’où l’importance d’avoir une méthode. C’est un système plus fiable que la certitude. La deuxième, les réseaux sociaux et les applications. Il n’y a rien de plus dangereux et aléatoire que d’identifier sur une photo. Aucun enquêteur sérieux ne le fera, surtout qu’une photo rend difficilement compte de tous les caractères à observer. Mais c’est vrai que c’est la solution de facilité de publier sur un réseau social. On peut éventuellement le faire pour une confirmation, à prendre avec des pincettes, mais en aucun cas pour l’identification. Devenir un bon enquêteur, c’est beaucoup de travail, ça ne s’apprend pas sur Internet. Tout le monde peut devenir un bon enquêteur s’il apprend à observer et à se poser des questions.
J. De nombreux lecteurs se posent la question pourquoi vous ne parlez jamais de comestibilité ?
E. C’est une très bonne question et elle me pose dilemme. Il est vrai que de nombreux mycologues, avant de l’être, étaient des ramasseurs consommateurs. La gastronomie peut emmener vers l’étude scientifique des champignons. C’est un fait et on ne peut pas le nier.
La notion de comestibilité néanmoins doit nous faire poser des questions. Déjà c’est une notion très relative. Un champignon dit comestible devient toxique s’il est cueilli trop âgé, ou dans un site pollué, ou même par une personne intolérante qui le consomme pour la première fois, ou qui le consomme en trop grande quantité, etc. etc. Ça fait quand même beaucoup de conditions initiales à respecter.
De plus, la connaissance scientifique dans ce domaine évolue également. Des champignons, considérés hier comme comestibles, ne le sont plus aujourd’hui, comme le bidaou, l’armillaire, le paxille et j’en oublie. Tout simplement aujourd’hui, on a identifié les toxines impliquées.
Vous voyez, c’est donc très très délicat cette notion de comestibilité. Si des lecteurs du futur lisent les enquêtes, cette comestibilité sera peut-être caduque. C’est une équation très difficile que d’allier mycologie et mycogastronomie, en toute sécurité. Si le lecteur a des idées, la brigade est à l’écoute.
J. Mais alors, comment le lecteur peut savoir si le champignon présenté se mange ?
E. Il n’y a qu’un seul moyen: avoir un guide à jour. Je comprends que le livre de champignon du grand-père possède une valeur symbolique, mais il faudra se contenter d’admirer les photos. Pour la consommation, et je le répète, un guide à jour. Le plus récent actuellement est le Guide Eyssartier et Pierre Roux des champignons d’Europe, édition 4. À jour sur la comestibilité, c’est un guide indispensable. L’édition 5 doit normalement à paraître l’année prochaine.
J. Mais donc, allez vous inclure cette notion de comestibilité ?
E. Mon opinion n’est pas tranchée sur cette question. J’attends le retour des lecteurs, leur avis.
J. Quel est votre plus grand souhait ?
E. Qu’on change notre regard sur les champignons. Je m’explique.
Dès le début, le règne fongique a subi 2 écueils :
- un vocabulaire inadapté. Ne dit-on pas aller aux champignons où, si on est bredouille, il n’y pas de champignon. On a donc un terme qui ne se rapporte pas à un organisme proprement dit, mais à une finalité, manger. Chez les anglais, trois termes désignent le champignon : mushroom (le champignon comestible), toadstoll (le champignon vénéneux) et fungus (le champignon en tant qu’être vivant). Il manque en français un terme approprié. On parle des animaux, des plantes, habituons-nous à la fonge, le règne fongique, le fungus ou le mycète
- un organisme longtemps mystérieux, indéfinissable, suscitant la méfiance. Longtemps considéré comme des végétaux « inférieurs » de surcroît.
Mon souhait serait, dès qu’on entend le mot champignon, qu’on pense d’abord à un règne de plus de 30 000 représentants en France, des organismes indispensables à la dynamique de l’écosystème, et pas quelque chose qui se mange ou pas.
J. Pour conclure, quel message souhaitez-vous transmettre aux lecteurs
E. tout d’abord un grand merci pour leur soutien. Sans eux, la brigade n’existerait pas. L’enquêteur est à l’écoute de toutes suggestions, avis, critiques. C’est l’occasion de vous « lâcher » pour l’anniversaire de la Brigade. L’enquêteur est avant tout votre serviteur et vos avis comptent.
Texte, photos - Gilles Weiskircher (Anab)
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