Un serial killer dans les bassins de rétention (Sangsues contre crapauds )
Publié le 9 Décembre 2022
paru sur le site du journal l'Alsace le 27/11/2022
article déniché par Bernard. Merci Bernard
Qui pourrait se douter qu’un drame se joue chaque année dans les eaux en apparence calmes des bassins de rétention d’eau qui ponctuent nos routes ? Un chercheur au CNRS de Strasbourg vient de démontrer la présence massive de sangsues dans ces eaux et leur appétit vorace pour les têtards de crapauds.
Antonin Conan, docteur en écologie à l’institut pluridisciplinaire Hubert-Curien, traque les prédations de têtards dans nos bassins d’orages.
Un paysage charmeur comme sait les créer l’homme : une route saturée de trafic, des monocultures tout autour et de temps à autre, des bassins de décantation. Ces retenues d’eau placides ont été creusées pour accueillir les polluants qui ruissellent de la chaussée, histoire d’éviter leur dispersion dans le sous-sol. Métaux lourds, hydrocarbures et autres reliquats civilisationnels se jettent dans ces exutoires pour, soit être filtrés par des végétaux, soit être décantés puis curés.
En dépit des apparences, ces bassins abritent une vie qui résiste aux sédiments plombés. En particulier le crapaud vert , une espèce en danger critique d’extinction en Alsace, qui court à ces étendues artificielles pour satisfaire le besoin vital de la perpétuation de l’espèce. Espèce pionnière, le crapaud vert semble se satisfaire d’ornières ou de petites mares artificielles pas trop végétalisées et peu profondes.
Un bassin de rétention routier, près de Strasbourg. Avec le développement des réseaux routiers, ce type d’installation, destiné à recueillir les polluants provoqués par le trafic (comme les métaux lourds (et à les décanter, se multiplie dans la plaine d’Alsace.
C’est paradoxal, mais ces bassins de rétention pollués accueillent une vie luxuriante. D’une part, parce que les eaux de ruissellement des routes emportent avec elles quantité de graines de plantes aquatiques dont certaines résistantes aux pollutions lourdes.
En étudiant les crapauds verts, il a fait une découverte stupéfiante : les têtards pondus par les crapauds verts dans ces bassins ont un taux de survie proche de zéro. Tous se font dévorer. Qui est l’auteur de ce crime de masse ?
La coupable, c’est elle : helobdella stagnalis , une petite sangsue (de 15 à 40 mm de long) qui hante les eaux douces stagnantes des quatre continents et est présente dans toute la plaine alsacienne. C’est une espèce qui a été très peu étudiée : on ne sait presque rien d’elle
Il apparaît que cette sangsue (photographiée ici avec sa progéniture), gobe à l’aide de sa trompe les jeunes têtards. Antonin Conan a même relevé le fait qu’elles ont une appétence toute particulière pour cette proie. Problème, elle pullule.
Docteur au département d’écologie, physiologie et éthologie de l’institut pluridisciplinaire Hubert-Curien à Strasbourg, l’herpétologue Antonin Conan a étudié pendant trois ans les populations de crapauds verts dans le cadre d’une thèse portant sur le rôle écologique des bassins d’orages routiers pour les amphibiens. Une thèse fraîchement soutenue et financée par la région Grand Est, la Collectivité européenne d’Alsace et la Dréal (direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) pour envisager d’éventuelles modifications à apporter au fonctionnement de ces bassins de rétention.
Un taux de survie larvaire proche de zéro
À sa grande surprise, Antonin Conan a découvert une situation jamais documentée auparavant : la survie larvaire des crapauds verts, à l’état de larves de têtards donc, est très faible voire nulle dans les bassins de rétention. « J’ai étudié vingt bassins routiers en béton entre Wolfisheim et Obernai. Et j’ai comparé les résultats avec ceux obtenus avec des mares », renseigne le chercheur. Le résultat est édifiant : le taux de survie larvaire des têtards est proche de zéro dans les bassins. Tous se font massacrer. Les « dents de la mer », à côté, font figure de menu fretin…
Il a découvert que l’auteur de ce crime barbare qui semble se répéter tous les ans est helobdella stagnalis , l’helobdelle des étangs. Antonin Conan a été le premier chercheur à démontrer la présence de cette petite sangsue longue de 15 mm qui peut atteindre quatre centimètres lorsqu’elle s’allonge pour se déplacer. Espèce d’eau stagnante présente sur tous les continents (ainsi que dans la plaine d’Alsace), ce petit annélide dispose d’une trompe rétractable qui lui permet de perforer les tissus des invertébrés (vers de vase, cloportes) dont elle fait son pain quotidien. Il parvient à gober entièrement les têtards, ce qu’aucun chercheur n’avait démontré jusqu’à présent. En revanche, les sangsues ont été uniquement localisées dans les bassins de rétention. Les mares, elles, en sont exemptes, peut-être parce qu’elles s’assèchent parfois, au contraire des bassins.
Une appétence particulière pour les têtards
L’auteur du crime garde son mystère : peu d’études ont permis de décrypter son comportement. Est-on cependant certain que cet annélide soit bien le coupable ? « J’ai voulu savoir si la survie des têtards est condamnée en raison de la présence de sangsues ou bien par les polluants. En laboratoire, j’ai confronté des têtards à des milieux conditionnés sans sangsues, sans polluants ou avec les deux. En présence de sangsues, leur survie est nulle. La pollution en revanche n’a guère d’impact sur les têtards, du moins à ce stade de leur développement. » Pire encore : les serials killers de nos bassins ont une appétence toute particulière pour les têtards : même nourries avec des vers de vase, les sangsues jettent leur dévolu sur les têtards. Ils sont visiblement leur gourmandise…
Sur cette photo vous remarquez en brun des sangsues accrochées au crapaud. Elles ne blessent pas les adultes mais sont transportées ainsi d'un point à un autre.
En plus d’être voraces, elles sont légion. « J’ai immergé des plaques de PVC de 50 cm de côté pour voir combien d’entre elles allaient se cacher en dessous. J’en ai compté, selon les plaques, entre 20 et 500. Apprécient-elles les milieux pollués ? Rien n’est prouvé. » On sait donc qu’elles pullulent dans ces eaux en l’absence, peut-être de leurs prédateurs, qu’elles s’accrochent aux bottes d’Antonin comme à la peau des amphibiens, leur permettant peut-être d’aller coloniser d’autres sites durant leur courte vie d’une année.
Des milieux dégradés appelés à se multiplier
Si le crapaud vert perd tout espoir de voir sa progéniture dépasser le stade larvaire, pourquoi persiste-t-il à hanter ces eaux maudites ? « Parce qu’il n’y a pas d’autres endroits où il peut se reproduire », répond le chercheur strasbourgeois, membre de l’association Bufo , qui se consacre à l’étude et à la protection des amphibiens et des reptiles en Alsace. Les zones humides sont progressivement phagocytées par la construction de routes ou de lotissements, à tel point que le crapaud vert n’a d’autre choix que de pondre dans les bassins de rétention. Triste tropisme…
Ce déséquilibre flagrant pourrait-il s’étendre à d’autres eaux, fréquentées par les baigneurs ? En 2010, une alerte avait été lancée à Libourne , dans le Bordelais, et un plan d’eau avait été fermé après qu’un nageur est sorti de l’eau couvert de sangsues. Depuis, il n’y a plus eu d’incidents. L’helobdelle n’est pas dangereuse pour l’homme, sauf si elle pénètre dans ses orifices. Qui sait, elle attend peut-être son heure en se contentant de nos eaux plombées… « Or nous savons que ces paysages dégradés se multiplient avec le développement du réseau routier ou de l’urbanisation en Alsace. Dans les faits, le bassin de rétention a déjà remplacé la zone humide en tant qu’écosystème, puisqu’il est devenu essentiel pour les crapauds », analyse Antonin Conan. Raison de plus pour ne pas laisser ces milieux déshérités barboter dans l’indifférence générale. Qui sait ce qui pourrait en sortir. En attendant, évitez d’y entrer, y compris par temps de canicule.
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