À Roubaix, les déchets ont une deuxième vie

Publié le 24 Mai 2025

Hugo Delahaye, mineur urbain, chef de projet en économie circulaire à la mairie de Roubaix, pose à côté d’un gant de boxe créé avec des matériaux de réemploi.  Hugo Delahaye, mineur urbain, chef de projet en économie circulaire à la mairie de Roubaix, pose à côté d’un gant de boxe créé avec des matériaux de réemploi.

Hugo Delahaye, mineur urbain, chef de projet en économie circulaire à la mairie de Roubaix, pose à côté d’un gant de boxe créé avec des matériaux de réemploi. Hugo Delahaye, mineur urbain, chef de projet en économie circulaire à la mairie de Roubaix, pose à côté d’un gant de boxe créé avec des matériaux de réemploi.

paru sur lavie le 10/2/2025

Pour agir et produire autrement, transformer les déchets des uns en ressources pour d’autres s’avère une stratégie payante chez les entrepreneurs de Roubaix, surtout en temps de crise. Avec la création d’emplois à la clé. 

 Roubaix, une mine à ciel ouvert. » Il y a de quoi sursauter quand Hugo Delahaye assure que l’ancienne capitale mondiale de la laine est un territoire regorgeant de gisements. « Nous n’avons jamais eu d’extraction de charbon, mais notre territoire compte de très nombreuses matières premières et matériaux destinés à être incinérés ou enfouis. La question s’est posée de les valoriser, de leur offrir une seconde vie », poursuit cet ancien élève de Sciences Po Lille, diplômé d’un master en droit immobilier, construction environnement et urbanisme.

À 31 ans, il est le deuxième mineur urbain employé par la ville, chargé d’« identifier les gisements de déchets. » Nul besoin d’aller chercher loin les ressources à valoriser : quantité de plastiques et cartons, sacs de malt, chutes de textiles, bobines de fil, pneus usés, matériaux de déconstruction et autres éléments brassés quotidiennement par les entreprises et associations finissent à la benne.

En 2014, la ville de Roubaix devient pionnière dans la démarche « zéro déchet », et son maire, Guillaume Delbar, veut alors inciter les industriels à entrer dans la dynamique collective. L'enjeu sera de transformer les déchets des entreprises en matière première pour d’autres. « On récupère de l’une des éléments destinés à la poubelle, qui ont une valeur économique, pour qu'une autre leur donne une nouvelle vie. C’est un travail de connexion entre différents acteurs », développe Hugo Delahaye.


 

Une source de création

Pour illustrer son propos, ce boxeur amateur saisit un cône en plastique jaune transformé en un séchoir à gant de boxe : « C’est un exemple marginal mais il montre qu’à partir d’un fond de bobine, il existe une multitude de valorisations possibles. » La Teinturerie de la justice, une entreprise familiale roubaisienne bientôt centenaire, spécialisée dans la teinture de fil, redonne à qui veut des tonnes de bobines facturées aux clients mais destinées au rebut.

Qu’elles soient vides ou encore bien pleines, composées de laine, soie, polyester et autres matières « biosourcées » ou « pétrosourcées », elles intéressent toutes sortes de PME. « Alors que l’entreprise les Trois Tricoteurs cherche de grandes quantités pour ses productions, Vivaluz (société tourquennoise qui valorise les vêtements « post-consumer » et les déchets textiles de production, ndlr), elle, a besoin de quantités moindres », cite le professionnel pour exemple.

Et comme rien ne se jette, la matière plastique issue des bobines se révèle une mine d’inspiration pour les esprits créatifs et ingénieux. La Condition publique, lieu historique de la ville, devenue terrain d’expérimentations artistiques et culturelles, fabrique ainsi des kayaks, pots de fleurs et autres objets utilitaires. De même, que des entreprises du bâtiment les réemploient dans des chantiers de réhabilitation de grande ampleur, tel le couvent de la Visitation, qui les a utilisées pour ses bordures de fenêtres. Ainsi se forment et s’alimentent les boucles d’économie circulaire, qui ont valu à Roubaix d’être désignée par la Commission européenne, en 2022, ville pilote de l’économie circulaire en Europe.

  Siriane, Léo et Pauline travaillent pour le Parpaing, qui nettoie et remet en vente des matériaux de chantier

Siriane, Léo et Pauline travaillent pour le Parpaing, qui nettoie et remet en vente des matériaux de chantier

Tisser de la laine et du lien

Le cœur de ce nouvel écosystème a pris place au 17 rue du Nouveau-Monde, dans les locaux de l’ancienne filature Tissel (11 000 m2 de surface), la plus vieille usine textile de Roubaix, repérable à sa cheminée. Jusqu’aux années 1980, les salariés tissaient ici de la laine, aujourd’hui ses « habitants » y tissent du lien. La ville a racheté ses locaux en 2023 et a confié l’animation du lieu à l’association les Manufactures Tissel. « On vient pour construire ensemble, avec les autres, s’aider, vivre une aventure collective au service du bien commun », explique le dynamique Dimitri Broders, chargé de piloter le projet. Ainsi, après quelques travaux de mise aux normes, les premiers résidents ont pu investir les locaux avant même que soit lancée la réhabilitation du site, programmée en 2025. 

Dans ce lieu de tous les possibles, laissé dans son jus de bâtiment industriel, les espaces ont été meublés avec de la récup. « Les travaux se font progressivement selon les projets », poursuit Dimitri Broders. Désireux de produire autrement, les locataires adhèrent à la stratégie des 3R : réduire, réemployer, et recycler les déchets. Ils sont sept, représentant une soixantaine d’emplois, dont 21 créés depuis 2023. Outre l’attractivité des loyers en centre-ville, ces entrepreneurs peuvent y développer leurs activités, très disparates, en mutualisant la logistique, le transport et la gestion de leurs déchets.

Au rez-de-chaussée, dans un vaste hangar, le Parpaing, créé en 2017 par un collectif d’architectes, stocke des tonnes de matériaux issus de chantiers de démolition ou de rénovation, nettoyés et remis à la vente pour les professionnels. Juin fait le lin, le premier arrivé en 2023, a installé son atelier de tricotage et d’innovation dédié à la maille de lin et de chanvre. Chez La vie est belt, les pneus de vélo, tuyaux de lance à incendie, cordes d’escalade et même draps de seconde main sont transformés principalement en ceintures ou colliers pour chiens. Trop à l’étroit dans son atelier-bar à chaussettes, l’équipe des Trois Tricoteurs qui agit en faveur d’une mode responsable et locale a intégré la colocation pour déployer son activité.

De même, Anti-Fashion Project, qui travaille à l’inclusion par la mode de jeunes parfois en échec scolaire, a lancé une première formation aux métiers de la réparation, et n’entend pas s’arrêter là… À l’étage, Dagoma, créée en 2014, concentre la plus grande ferme d’imprimantes 3D d’Europe, et a fait de l’obsolescence programmée un de ses combats. Elle produit des pièces en plastique ou métal pour les secteurs médical, automobile, aérospatial ou de la scénographie muséale… Dans son gigantesque atelier, l’association Recycle-moi, née en 2023, dédiée au réemploi des vélos destinés à être jetés, est à son aise : elle représente la plus grande recyclerie de bicyclettes en France. En phase avec la philosophie des résidents de Tissel, le BTP CFA Hauts-de-France forme désormais 156 apprenants, en alternance, profitant de l’expérience des autres résidents pour « creuser les métiers de demain. »

  Pour La vie est belt, Amélie fabrique une ceinture à partir de pneus de vélo usés.

Pour La vie est belt, Amélie fabrique une ceinture à partir de pneus de vélo usés.

Le souci des fins de mois

« En 2014, le “zéro déchet” n’était pas un sujet, et si j’avais demandé conseil pour décider de nous lancer ou pas, on m’aurait dit d’attendre. Mais j’étais convaincu que nous étions au bout d’un modèle », raconte Guillaume Delbar. Parmi ses axes de campagne, il avait inscrit comme objectif collectif de limiter les déchets, convaincu des bénéfices d’un tel engagement alors même qu’il s’était entendu dire par des élus de la Métropole européenne de Lille (Mel) : « Si vous supprimez les déchets, vous allez supprimer des emplois. » La ville n’avait pas la compétence de la collecte ni du traitement des déchets, mais lui avait le souci des fins de mois difficiles de nombreuses familles. « Moins gaspiller, c’est redonner la maîtrise aux habitants de leur consommation, et donc une possibilité d’agir sur leur pouvoir d’achat », analyse-t-il.

Les premières familles « zéro déchet » se sont engagées (800 se sont formées en 10 ans), suivies par les écoles, commerces, associations et entreprises. L’élan était donné. Dix ans plus tard, ce modèle d’économie frugale « est une opportunité pour les territoires qui ont conscience qu’il faut fabriquer autrement dans un contexte de crise nationale où les finances manquent. Car les entreprises doivent continuer à produire du chiffre d’affaires, développer leurs activités, et créer de l’emploi. » Il partage désormais ses bonnes pratiques sans compter. 

  Les anciennes manufactures Tissel, avec leur cheminée emblématique, hébergent désormais sept entreprises qui valorisent divers déchets.

Les anciennes manufactures Tissel, avec leur cheminée emblématique, hébergent désormais sept entreprises qui valorisent divers déchets.

Rédigé par ANAB

Publié dans #Consommation, #Déchets

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T
Un article réjouissant. <br /> Le bricolage, ce n’est pas mon fort , et pourtant, c’est fou ce que je peux recycler, rien que pour m’en servir dans le jardin.
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A
Merci Toll. Au final, recycler est une marque d'intelligence. <br /> En ce sens la nature est bien plus intelligente que nous. Tout est recyclé. <br /> Roland
B
Je ne jette rien (ou presque) ça peut toujours servir. 😊
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A
Bravo Bern@rd, exemple à suivre<br /> Roland