Marie-Kell de Cannart, la musicienne qui accorde son violon aux chants des baleines

Publié le 28 Juin 2025

Marie-Kell de Cannart, la musicienne qui accorde son violon aux chants des baleines

paru sur reporterre le 2/6/2025
Violoniste formée à la biologie marine, Marie-Kell de Cannart joue accompagnée des chants de baleines qu’elle a elle-même enregistrés. Une musique militante qui porte sa voix contre l’exploitation minière des fonds marins.

D’une main, elle pince les cordes. De l’autre, tire sur l’archet. Et d’un coup, sur la grève en bitume du port de Dunkerque, jaillissent des lutins, des fées et des sirènes, perchés sur les notes rieuses qui s’échappent des ouïes de son violon et s’évaporent au-dessus de la mer du Nord. « Un tune [air] irlandais », traduit-elle à nos oreilles profanes. On était au milieu des trèfles avant de l’apprendre.

D’ordinaire, quand elle n’improvise pas des concerts sur la plage pour les beaux yeux de Reporterre, Marie-Kell de Cannart (« Emka », abrège-t-elle tout de suite en souriant) mêle son violon à d’autres instruments : les larynx de baleines à bosse, globicéphales et autres mammifères croisés en mer, dont elle a enregistré les chants au cours de ses études de biologie marine.

 

Marie-Kell de Cannart, la musicienne qui accorde son violon aux chants des baleines

Sur scène, elle fait s’entremêler les notes humaines et animales, le répertoire classique et les cris caverneux des cétacés. Il en ressort des mélodies étrangement belles, manière de donner corps, présence et voix à ces êtres invisibles à la majorité d’entre nous. L’espace d’un concert, elle fait remonter à la surface ces existences sous-marines, redonne du relief à leur habitat lointain, souvent perçu comme inerte, inépuisable, tout juste bon à être pêché et foré.

« C’est la forme la plus sincère et forte que j’ai trouvée pour militer »

« C’est la forme la plus sincère et forte que j’ai trouvée pour militer », confie la jeune femme. Très engagée dans la lutte contre l’exploitation minière des fonds marins, la jeune belge a été porte-parole du collectif Look Down (Regardez en bas), qui exige un moratoire contre cette industrie. « J’ai beaucoup crié, j’ai beaucoup parlé sur les réseaux sociaux. Mais je crois sincèrement que mon violon parle mieux que moi. »

Ces derniers mois, elle s’est notamment produite au théâtre du Châtelet, lors d’une soirée organisée par l’ONG Bloom, afin d’exiger la mise en place d’aires marines réellement protégées ; devant le Parlement européen, pour demander une mise en pause des projets d’extraction de métaux dans les abysses ; à la Convention des entreprises pour le Climat spéciale Océan, face à une marée de patrons… Elle tente d’insuffler du sensible dans des débats arides où les considérations géopolitiques et les chiffres sont rois. « Quand on me dit que ça a touché quelque chose, que ça a bousculé des émotions, pour moi, c’est gagné. »

Ses passages laissent des traces. « Les gens nous en parlent, ça les touche », témoigne Mathilde Lamotte, responsable des événements et des productions culturelles chez Bloom. La racine latine d’« émotions » (« movere ») signifie « mettre un mouvement ». Des œuvres comme celles de Marie-Kell de Cannart peuvent « susciter une prise de conscience, une curiosité, voire créer un choc », estime Mathilde Lamotte.

« Il faut montrer que la mobilisation peut être joyeuse et qu’elle peut changer nos vies »

Ces concerts peuvent aussi offrir une « respiration » aux personnes déjà engagées dans la lutte écolo : « Il y a une espèce d’euphorie, d’enthousiasme qui se crée à l’issue de ces moments. Il faut montrer que la mobilisation peut être joyeuse et qu’elle peut changer nos vies dès aujourd’hui, pour attirer les gens et atteindre ensuite des objectifs à plus long terme. »

En parallèle de ses performances, la « bioloniste » crée la musique des films de son compagnon, le cinéaste et coureur au large repenti Stan Thuret. Inspirés par Cyril Dion et Alain Damasio, qui insistent sur la nécessité politique d’inventer des imaginaires « désirables », ils se sont rendus l’été dernier en Irlande et en Écosse — à la voile, on ne se refait pas — pour tourner une « fiction positive » sur le futur. Prochain projet : un film s’attaquant à l’obsession de la performance dans le sport, tourné en Norvège en compagnie des grimpeurs Pablo Recourt et Nolwen Berthier, du snowboardeur Thomas Delfino et de la skieuse Coline Ballet-Baz.

C’est à la veille du départ de toute l’équipe pour le Grand Nord, au début du printemps, qu’on retrouve « Emka », sur le ponton ensoleillé où piaffe leur bateau. Elle saute à bord d’un pas agile, offre des biscuits et du jus d’abricot. Des lithographies de baleines colorent les cloisons. La bibliothèque déborde de livres : Ralentir ou périr de l’économiste décroissant Timothée Parrique, Pour une écologie pirate de Fatima Ouassak…

Quarts de nuit et « petits cris »

Dans un coin, un tableau effaçable liste les tâches de bricolage à effectuer avant de prendre le large. Une bonne semaine de navigation attend l’équipage avant d’atteindre les côtes norvégiennes. Une semaine sciée par les quarts, à tenir la barre dans la nuit froide, en affrontant des mers connues pour être peu clémentes.

Une semaine au pays des orques, se dit-elle surtout. « J’ai trop hâte », souffle-t-elle, assise en lotus sur le pont du voilier, émerveillée d’avance par les « petits cris » au champ lexical « très très varié » qu’elle espère entendre sur l’eau.

Son amour de l’océan vient de loin. Il transparaît jusqu’à son cou, où dodeline une queue de baleine en métal. Sa mère est orthophoniste, son père faisait l’école à la maison. Le couple « bougeait beaucoup » : les États-Unis, l’Italie, l’Allemagne… Dès trois ans, Marie-Kell (abréviation de « quelqu’un, quelque part ») a multiplié les activités : piano, violon, voile, natation, toujours à haut niveau ou en compétition.

À Redding, ville de l’état de Californie où elle a vécu onze ans, elle musclait sa brasse dans un lac foisonnant d’algues. « C’est là que j’ai commencé à observer les poissons, à m’intéresser à la vie sous-marine, raconte-t-elle. Avec la voile, je ressentais des sensations très fortes. Ça me permettait d’atteindre une liberté totale que je n’arrivais pas à trouver sur Terre. » Sa voie était toute trouvée : la biologie marine.

En parallèle du violon, sans lequel « elle ne pourrait pas vivre », Marie-Kell s’est spécialisée en bioacoustique, l’étude des sons des animaux. Elle a d’abord hésité : « J’aimais beaucoup les cétacés, mais je trouvais ça très cliché, rit-elle. Je ne voulais pas être cette meuf à l’avant du bateau qui joue de la musique avec les baleines. » Elle s’est d’ailleurs toujours refusée à jouer à leurs côtés en live, préférant exercer son art avec des enregistrements. « Je ne m’imagine pas faire une jam avec un musicien à qui je n’ai pas demandé son accord. »

« On sait déjà tout ce qu’il faut savoir pour les protéger »

C’est ce même respect des baleines en tant que personnes qui l’a poussée à abandonner sa carrière dans la recherche. « Je trouve ça hyper anthropocentré de se dire qu’on va les comprendre, de leur jouer des sons de baleines et des bruits de cargos pour essayer d’avoir leurs réactions. » Des expériences de ce type sont menées sur des cétacés en captivité : « C’est un truc auquel je ne voulais pas participer », dit-elle.

Ne rêve-t-elle pas, comme tant d’autres, de savoir ce que les baleines se racontent, et pourquoi pas, un jour, communiquer avec elles ? « C’est une curiosité humaine qui ne sera jamais satisfaite. Quelle est la finalité ? On sait déjà tout ce qu’il faut savoir pour les protéger. » À savoir : mettre fin à la surpêche, empêcher les collisions, diminuer drastiquement la pollution sonore« Ce qui manque infiniment, c’est la vulgarisation. »

L’université quittée, la scientifique a monté une expédition avec des amis bio-ingénieurs. Les Canaries, le Sénégal, la Gambie, le Cap-Vert, les Antilles… Pendant deux ans, jusqu’à fin 2023, ils ont sillonné l’Atlantique à la voile. Eux documentaient des projets agroécologiques, elle passait des heures à scruter l’horizon, dans l’espoir d’apercevoir un souffle ou une queue de cétacé. Elle enregistrait les chants des baleines rencontrées à l’aide d’un hydrophone planqué dans un tuyau d’arrosage, puis mettait ces chants en musique avec des artistes locaux, tout en menant, en parallèle, des campagnes de sensibilisation aux ravages du tintamarre humain en mer.

«  J’ai beaucoup crié, j’ai beaucoup parlé sur les réseaux sociaux. Mais je crois sincèrement que mon violon parle mieux que moi.  »

« J’ai beaucoup crié, j’ai beaucoup parlé sur les réseaux sociaux. Mais je crois sincèrement que mon violon parle mieux que moi. »

À son retour en Europe, elle avait un album dans les valises, et l’envie de l’interpréter en public. Mais les musiciens sénégalais et gambiens avec qui elle avait pris l’habitude d’improviser étaient loin. Ne lui restaient que ses enregistrements. « Les seules personnes avec qui je pouvais jouer sur scène, c’étaient les baleines. » Elle y voit une opportunité de « s’amuser musicalement », tout en montrant à quel point ces êtres sont « incroyables ».

Comme le reste — moins charismatique — du monde marin, ses compagnes de scène sont aujourd’hui sur la sellette. L’océan compte moins de 350 baleines franches ; plusieurs autres espèces, comme les rorquals communs, les cachalots et les baleines bleues, sont classées comme « vulnérables » ou « en danger ». Pour vouloir défendre la mer, il faut d’abord la ressentir, pense Emka. Tant qu’il le faudra, elle sèmera l’océan dans l’oreille des terriens.

 «  Les seules personnes avec qui je pouvais jouer sur scène, c’étaient les baleines.  »

« Les seules personnes avec qui je pouvais jouer sur scène, c’étaient les baleines. »

Rédigé par ANAB

Publié dans #Actu-conf-films-expo

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B
Nos décideurs seront-ils sensibles à la poésie ?
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