Les forêts de chênes ont précédé les hêtres et les sapins
Publié le 29 Juillet 2025
paru sur l'Alsace le 14/7/2025- (avec une petite vidéo) . Transmis par Bernard. Merci Bernard.
Depuis des milliers d’années, les plantes sont soumises à de perpétuels changements. Des bouleversements successifs les ont fait évoluer jusqu’aux paysages que nous côtoyons aujourd’hui en Alsace… À tel point qu’en l’espace de 10 000 ans, elle est devenue un carrefour végétal peu ordinaire que nous vous proposons de défricher en quatre rendez-vous avec l’aide de botanistes de la Société botanique d’Alsace. Aujourd’hui : la forêt s’installe.
Bouleaux et saules nains, myrtilles, canneberges, mousses, lichens… Jusqu’en 10 000 avant le présent, l’Alsace est une terre qui se dégèle, une toundra gazonnante et pelée, loin de l’image rieuse des paysages actuels…
Tout change avec la période boréale, qui fait grimper le thermomètre de deux à quatre degrés entre 10 et 8 000 ans. La suite de cette histoire dans ce long format...
es chênes ont recouvert l’Europe en l’espace de quelques millénaires, en progressant à la vitesse moyenne de... 500 mètres par an. L’action des humains n’y est peut-être pas étrangère (ici la chênaie du Hohlandsbourg).
Bouleaux et saules nains, myrtilles, canneberges, mousses, lichens… Jusqu’en 10 000 avant le présent, l’Alsace est une terre qui se dégèle, une toundra gazonnante et pelée, loin de l’image rieuse des paysages actuels… Tout change avec la période boréale, qui fait grimper le thermomètre de deux à quatre degrés entre 10 et 8 000 ans.
Terra presque incognita pour les grands ligneux, la région, massif vosgien compris, va se couvrir de végétaux poussés par des influences diverses. Les changements seront d’ampleur, tout comme celui du climat, qui se distingue toutefois de ce que nous connaissons aujourd’hui par son évolution lente, à l’époque.
de 500 mètres par an
Un ligneux est sur les starting-blocks en particulier. Pendant les glaciations précédentes, Quercus, le chêne, attend son heure. Depuis ses zones refuges qu’étaient la péninsule ibérique, l’Italie et les Balkans, il va conquérir l’Europe libérée des glaces et du froid en 7 000 ans, de -13 000 à -6000 ans avant l'an zéro. Des généticiens de l’Inrae ont étudié sa vitesse de déplacement en étudiant les pollens dans des sédiments de cette période.
Elle s’est avérée sidérante : sa migration a en effet été évaluée à… 500 mètres par an, voire davantage. «De rares événements de dispersion à longue distance ont pu avoir un impact sur une telle vitesse», relève le généticien Antoine Kremer, citant le rôle de l’homme dans sa dispersion : « notre espèce a migré dans le même sens et à la même époque, et se nourrissait de glands… Leur transport a pu contribuer à la migration du chêne ».
En Alsace, tandis que les plantes de climat froid régressent et se réfugient toujours plus haut, le chêne se taille un royaume à son envergure. « Il couvre alors toute l’Alsace, du Rhin jusqu’à la montagne, qu’il dispute au noisetier, à l’orme et au bouleau, sous ce climat chaud », note le botaniste Bernard Stoehr. Toute l’Alsace ? La calvitie originelle des ballons vosgiens continue toutefois de faire débat entre les spécialistes : la présence d’une espèce de climat froid, l’androsace de Haller, au sommet du Grand-Ballon, plaide pour le caractère permanent de la chaume mais ne suffit pas à emporter la décision… Il a été démontré, en revanche, que le chêne poussait au sommet du Hohneck.
Des essences xérothermophiles (qui aiment la chaleur et les terrains secs) figurent également dans le cortège qui prolonge l’installation du chêne. Elles proviennent notamment des steppes eurasiennes comme la fraxinelle (dictamus albus), produit importé des plaines continentales ou encore la pulsatille vulgaire ou coquelourde (pulsatilla vulgaris). Et croisent d’autres essences qui, elles, viennent du sud, à l’instar des orchidées et autres géraniums sanguins qui ont trouvé dans les sous-collines calcaires leur terre d’élection.
Fait surprenant, la frileuse épine vinette (Berberis vulgaris) s’est également taillé une place dans le massif vosgien, profitant du réchauffement boréal.
La présence de la fraxinelle, Dictamus alba, en montagne, reflète les influences eurasiennes, avec des plantes venues de l’est. Photo Bernard Stoehr
Entre -8000 et -5000 ans , une autre période, caractérisée par un petit refroidissement et une atmosphère beaucoup plus humide, prend le relais du boréal. La période atlantique est marquée par l’arrivée massive, sur la scène régionale, de deux essences ligneuses en particulier, qui vont supplanter le chêne et le reléguer dans les strates inférieures de la végétation montagnarde. Venus de l’ouest, le hêtre et le sapin escaladent rapidement les contreforts vosgiens avant de s’installer sur les reliefs et de prendre pied en plaine.
À l’instar de ces deux arbres qui vont progressivement asseoir leur domination sur la forêt, de nombreux végétaux venus de l’ouest s’implantent dans la région tandis que des essences de climat plus froid, comme le noisetier ou le pin sylvestre, sont reléguées vers le nord. C’est également l’heure de la digitale pourpre, de l’aspérule odorante ou encore du houx, refoulant toujours plus loin, plus haut dans la montagne les plantes arctiques et alpines.
«C’est également le cas de la jonquille sauvage, un autre indicateur notoire de l’influence atlantique. Elle parvient à franchir la barrière vosgienne mais son aire d’expansion stoppe sur les rives du Rhin, qu’elle n’est pas parvenue à franchir, indique le botaniste Bernard Stoehr. On ne trouve pas de jonquilles dans la Forêt-Noire et c’est le cas pour neuf autres végétaux implantés sur notre rive. À l’inverse, le massif allemand a un climat plus froid et une flore distincte, avec des plantes alpines que l’on ne trouve pas dans les Vosges.» De même, l’épervière alpine (Hieracium alpinum), est présente dans les Vosges et absente en Forêt-Noire.
La période atlantique voit également s’installer dans notre région le pissenlit ou encore le lys martagon (Lilium martagon) qui est une espèce emblématique des Hautes-Vosges mais en disparaît progressivement, du fait notamment de l’appétit des chamois. Les fougères prospèrent et l’if prend racine.
Au-dessus de 1 000 mètres d’altitude, le massif vosgien abrite un milieu naturel inédit en Europe : la hêtraie d’altitude. Ce biotope 100 % vosgien se rencontre notamment sur la crête, près des Trois Fours, entre Schlucht et Hohneck. Ici, les hêtres aux troncs multiples, témoins fidèles de cette période atlantique, concourent à celui qui sera le plus torturé par les éléments. «Le vent rédhibitoire qui balaye le site en permanence avec des vitesses moyennes de 85 km/h en hiver, le climat froid, la neige sont autant de facteurs qui entravent leur développement et empêchent l’implantation des conifères. Dans la pente, en contrebas, les troncs sont déjà plus rectilignes, observe Bernard Stoehr. Certains troncs sont tellement tortueux qu’ils touchent et rampent sur le sol, c’est lié à l’accumulation de neige. Cette neige qui protège d’autres végétaux comme les mousses chionophyles, qui apprécient les conditions hivernales, à l’instar d’Oligotrichum hercynicum». Évidemment le changement climatique actuel, marqué par la diminution du tapis neigeux, portera atteinte à ces espèces.
Ces dernières périodes climatiques consacrent l’Alsace et les Vosges en tant que carrefour botanique, pétri d’influences soufflées par l’ouest, le sud et l’est. La période suivante, marquée par un nouveau réchauffement, confirme cette vocation de carrefour et rapproche la végétation alsacienne et vosgienne de sa configuration actuelle. À quelques détails près…
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