Les mousses et lycopodes racontent un monde figé depuis la dernière glaciation
Publié le 22 Juillet 2025
paru sur l'Alsace le 7/7/2025- . Transmis par Bernard. Merci Bernard.
Depuis des milliers d’années, les plantes sont soumises à de perpétuels changements. Des bouleversements successifs les ont fait évoluer jusqu’aux paysages que nous côtoyons aujourd’hui en Alsace… À tel point qu’en l’espace de 10 000 ans, elle est devenue un carrefour végétal peu ordinaire que nous vous proposons d'explorer en quatre rendez-vous avec l’aide de botanistes de la Société botanique d’Alsace. Aujourd’hui : préhistoire et tardiglaciaire.
Au commencement était l’eau. Grâce à elle, il y a 450 millions d’années, les mousses et les hépatiques, qualifiées de bryophytes, ont été les premières plantes à émerger de la soupe originelle et à conquérir la terre ferme. Ces pionnières n’ont que peu évolué depuis...
La suite des explications de Francis Bick, bryologue, dans ce long format.
Calypogeia azurea, une hépatique vue à travers le microscope. Les points bleus que l’on distingue sont des oléocorps qui donnent à la plante sa couleur bleue caractéristique. Photo Bernard Stoehr
Depuis des milliers d’années, les plantes sont soumises à de perpétuels changements. Des bouleversements successifs les ont fait évoluer jusqu’aux paysages que nous côtoyons aujourd’hui en Alsace… À tel point qu’en l’espace de 10 000 ans, elle est devenue un carrefour végétal peu ordinaire que nous vous proposons de défricher en quatre rendez-vous avec l’aide de botanistes de la Société botanique d’Alsace. Aujourd’hui : préhistoire et tardiglaciaire.
Au commencement était l’eau. Grâce à elle, il y a 450 millions d’années, les mousses et les hépatiques, qualifiées de bryophytes, ont été les premières plantes à émerger de la soupe originelle et à conquérir la terre ferme. Ces pionnières n’ont que peu évolué depuis.
L’Alsace, un grenier à mousses
«Sous le microscope, les mousses sont l’expression d’un monde végétal en miniature, un monde ancien et intact». Francis Bick est bryologue et arpente régulièrement cet univers. Depuis sa première rencontre avec ce monde lilliputien, il lui arrive souvent, lorsqu’il parcourt un sentier, de s’arrêter et de tendre la loupe vers une verdure que l’on croirait insignifiante, mais qui nécessite parfois de longues heures pour la déterminer sous la lentille du microscope.
Certaines d’entre elles sont si originales qu’un coup d’œil suffit, comme avec Schistosteiga pennata, une mousse que l’on trouve dans les maisons troglodytiques de Graufthal, et que les botanistes alsaciens ont cherché, puis trouvé, pendant des années en montagne. «Elle pousse dans les recoins sombres des talus et elle est fluorescente. En fait elle s’adapte au manque de lumière en la concentrant via un jeu de miroirs sur les cellules de ses feuilles. Elle a fait preuve d’une adaptation incroyable». À la suite du travail d’inventaire réalisé par les bryologues, Francis Bick compris, il est apparu que l’Alsace est un grenier à mousses qui compte 750 espèces présentes (sur 1 350 en France et 20 000 dans le monde entier). «Cette richesse remarquable est liée à la grande diversité des biotopes de la région».
«Le sol est une banque de spores
et de graines»
Après les mousses sont apparues les fougères, il y a 350 millions d’années, puis les plantes à graines, cinquante millions d’années plus tard. Le premier conifère a poussé il y a 200 millions d’années, les feuillus se sont diversifiés il y a 60 millions d’années.
Il y a six millions d’années, le Rhin supérieur abritait une forêt tropicale. Quatre millions d’années plus tard, l’Europe faisait face aux premières glaciations. Et les Vosges se faisaient refaire le portrait sous des milliers de tonnes de glace. Certaines plantes leur ont survécu, on les appelle des reliques. En témoignent les loupes à solifluxion.
«Sur les corniches de la crête des Vosges, il arrive parfois que des névés s’effondrent et arrachent des pans de terre en mettant la roche quasiment à nu, ce que l’on appelle la loupe à solifluxion. Parmi les premières plantes à coloniser ces sites figurent les mousses et les lycopodes, dont les ancêtres comptaient parmi les premiers végétaux vasculaires. C’est l’Alsace préhistorique, en tout cas celle des pré-glaciations qui émerge et la preuve que ces plantes primitives ont survécu aux âges des glaces. Ces loupes de solifluxion prouvent à quel point le sol est une banque complexe de spores et de graines. Un héritage très ancien.»
À Ampfersbach, le refuge des plantes venues du froid
En Alsace, deux sites remarquables abritent une grande diversité de bryophytes. Quelques mètres sous le sentier des Mulets qui lui-même se trouve quelques centaines de mètres sous le très connu sentier des Roches, dans l’emprise de la réserve naturelle nationale du Frankenthal-Missheimlé, un éboulis de grosses pierres recouvertes d’épaisses mousses dénote, en plein cœur de la forêt.
L’islande à notre porte. A Ampfersbach, au plus profond de la vallée de Munster, des éboulis très anciens abritent une flore relictuelle très originale, des mousses en particulier.
Splachnum luteum, une mousse très ancienne, qui existait en Alsace il y a des milliers d’années et qui pousse aujourd’hui en Scandinavie, dans les fèces des ours ou des vaches. Photo Bernard Stoehr
Lorsque les glaciers ont reculé, à la fin de l’ère glaciaire, les plantes qualifiées d’arctiques ou arcto-alpines ont elles aussi reculé. Jusqu’à trouver refuge dans des sites comme ces éboulis froids, lorsque les températures augmentent. «Ils aspirent l’air chaud descendant, le rafraîchissent puis le restituent froid en bas de la pente. Le phénomène s’inverse en hiver», poursuit le botaniste.
L’ambiance est islandaise, le paysage est premier, brut, fantomatique avec la brume qui s’insinue entre les arbres ce jour-là. «Ce sont les éboulis froids d’Ampfersbach, dévoile le botaniste et bryologue Bernard Stoehr. Il s’agit d’un pierrier profond, formé il y a 10 000 ans. La concentration de mousses et de lichens y est impressionnante avec 70 mousses et 30 lichens répertoriés.» On y retrouve d’ailleurs cette fameuse mousse fluorescente ainsi que quelques plantes alpines, comme la flouve alpine, que l’on observe habituellement sur les plus hauts sommets, uniquement.
La lande aux lycopodes préhistoriques
Autre «hotspot botanique», la tourbière bombée (encore un reliquat des glaciations) et le bas-marais situés à proximité du Champ du Feu qui abritent une grande concentration de mousses, parfois très rares, soit une centaine d’espèces sur une vingtaine d’hectares.
«Ces milieux humides hébergent une flore exceptionnelle, à l’instar de la Serpe à feuilles plissées (Hamatocaulis vernicosus), très protégée. Ces mousses venues du froid résistent encore au réchauffement climatique, observe Francis Bick. C’est ainsi qu’une hépatique très rare a été découverte récemment : la sylphide à feuilles ondulées (Biantheridion undulatum), qui est classée dans la liste rouge des mousses menacées en Europe. Ainsi le Champ du feu a une responsabilité forte pour la conservation de ces espèces. Or en raison de multiples facteurs dont le réchauffement climatique, ce milieu va souffrir. La tourbière, en particulier, se referme progressivement.»
À proximité, la lande du Hochfeld abrite une concentration inédite de lycopodes, plantes rares et protégées qui sont l’un des rares groupes de végétaux dont certaines espèces présentent des caractéristiques communes avec des formes de vie préhistoriques, comme Lepidodendron, aujourd’hui haute de quelques centimètres mais qui atteignait 40 mètres de hauteur il y a 300 millions d’années.
Un air d’Islande
Les lycopodes ont compté parmi les premières plantes à occuper les sols une fois entamée la régression des glaciers. Il y a 15 000 ans, débute ainsi la période climatique du tardiglaciaire. Le climat alsacien se rapproche de celui de l’archipel des Svalbard. Le climat se réchauffe progressivement, le paysage aussi. Lycopodes, mousses, bouleaux et saules nains y prospèrent. «Ce sont d’abord les espèces à spores qui se développent. Et les plantes qui développent des stratégies de lutte climatique, comme le silène acaule dont le dense coussinet de mousse le protège du froid», relate Bernard Stoehr.
Il y a 12 000 ans, les Vosges ont encore un look de lande arctique. Plante à fleurs de la famille des rosacées, la sibbaldie couchée (Sibbaldia procumbens), que l’on croise beaucoup en Islande, s’installe en même temps que l’Ail victorial (Allium victorialis).
Plantes du froid, elles sont toujours ancrées et réfugiées sur les crêtes, désormais. Malgré l’évolution climatique, elles continuent de subsister même si elles régressent, à l’instar de ces fougères relictuelles comme l’allosaure crépue (Cryptogramma crispa). Qui n’a rien d’un dinosaure…
Ces plantes du froid, présentes dans toute la région, fabriquent de l’humus et préparent le terrain pour la période climatique suivante, le boréal, et l’arrivée massive des premiers feuillus.
Diphasiastrum x oellgaardii, un lycopode découvert au Hochfeld, sur les pentes du Champ du Feu. Les lycopodes sont les descendants de plantes préhistoriques dont certaines pouvaient atteindre une hauteur de 40 mètres. Photo Pascal Holveck
Diphasiastrum x oellgaardii, un lycopode découvert au Hochfeld, sur les pentes du Champ du Feu. Les lycopodes sont les descendants de plantes préhistoriques dont certaines pouvaient atteindre une hauteur de 40 mètres. Photo Pascal Holveck À certains endroits de la tourbière du Champ du feu, la tourbe accumulée pendant des milliers d’années atteint une hauteur de cinq mètres. Photo Franck Delhomme L’allose crépue, une fougère relictuelle. Photo Bernard Stoehr Sibbaldia procumbens est une plante relique, implantée dans les Vosges depuis il y a très longtemps. Photo Bernard Stoehr
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