Comment les hommes ont disséminé des graines sur le sol d'Alsace
Publié le 12 Août 2025
paru sur l'Alsace le 28/7/2025 - . Signalé par Bernard. Merci Bernard.
Depuis toujours, les plantes sont soumises à de perpétuels changements. Des bouleversements successifs les ont fait évoluer jusqu’aux paysages que nous côtoyons aujourd’hui… À tel point qu’en l’espace de 10 000 ans, l’Alsace est devenue un carrefour végétal peu ordinaire que nous vous proposons de défricher en quatre rendez-vous avec l’aide de membres de la Société botanique d’Alsace. Aujourd’hui : l’humain modèle la flore.
Il y a 3000 ans, l’Europe entame une nouvelle phase climatique avec la période subatlantique, au climat plus frais. Développée au Néolithique, l’agriculture s’est largement répandue, en plaine comme en montagne.
Les bouleversements et déplacements induits par l’activité humaine ne feront que doper le voyage des plantes, jusqu’à modifier radicalement le cortège floristique alsacien. Le botaniste Bernard Stoehr et le botaniste et passionné des bryophytes Francis Bick nous raconte ces changements de flore dans ce quatrième épisode.
Sur les rives du lac de Kruth-Wildenstein pousse un Carex américain, Carex crawfordii. Celui-ci aurait probablement été apporté par les soldats américains pendant la dernière guerre, via le fourrage des chevaux.
Il y a 3000 ans, l’Europe entame une nouvelle phase climatique avec la période subatlantique, au climat plus frais. Développée au Néolithique, l’agriculture s’est largement répandue, en plaine comme en montagne. Les bouleversements et déplacements induits par l’activité humaine ne feront que doper le voyage des plantes, jusqu’à modifier radicalement le cortège floristique alsacien. On utilise aujourd’hui le terme controversé d’Anthropocène pour définir une nouvelle ère géologique succédant à l’Holocène et qui se distingue par l’emprise majoritaire de l’Homme dans le façonnage de notre environnement. L’humain fait écho au vent ou aux oiseaux, comme vecteur de dissémination.
En botanique, c’est aussi l’ère des plantes adventices : des espèces introduites ou venues d’ailleurs par la main de l’homme, volontairement ou non. C’est déjà le cas au Néolithique : avec les céréales apparaissent de nouvelles espèces orientales ou méridionales : en plaine, le mouron des oiseaux, le coquelicot ou encore le bleuet et sur les chaumes d’altitude, la fausse camomille ou la monnayère. Les âges suivants drainent tous leur lot d’adventices qui ont fait souche en Alsace à l’instar de la vesce et du lamier pourpre pour l’âge du Bronze.
suit les cépages romains
Avec les Romains, les adventices voyagent plus loin encore, leurs graines parfois collées aux semelles des légionnaires. «Ils développent la culture de la vigne en Alsace et, ce faisant, importent les graines d’espèces inféodées aux vignobles comme la tulipe des vignes», illustre le botaniste Bernard Stoehr. Ou encore tout un cortège de liliacées comme l’ail des vignes et le muscari, dont les bulbes leur permettent de résister au sarclage des vignes…
Au Moyen-Âge, la tendance se poursuit. Vers 800, Charlemagne établit un acte législatif, le capitulaire De Villis, qui liste une centaine de plantes dont la culture doit être généralisée. Venues du sud ou du Proche-Orient, l’hellébore d’hiver qui forme des tapis jaunes au pied du château du Landsberg et la nigelle de Damas ont peut-être suivi les croisés ou les marchands, quelques siècles plus tard.
A partir du XIXe siècle, industrie, transports et guerres affirment l’ère des adventices. Pendant les campagnes napoléoniennes, la flouve méridionale voyage dans le fourrage des chevaux depuis le sud et l’ouest de la France jusqu’en Allemagne du nord. Selon l’ancien conservateur de l’herbier de Strasbourg, Edouard Kapp, la même graminée apparaît en 1912... sur le terrain de manœuvre de l’armée allemande à Wissembourg.
La flouve odorante est une cousine de la flouve méridionale. Plante aromatique méconnue, la flouve odorante exalte un parfum de vanille et peut être consommée dans les desserts ou les boissons.
«Le botaniste Emile Issler a étudié les plantes obsidionales, celles qui ont suivi les armées, note Bernard Stoehr : pourtant non endémique, la linaire striée s’est répandue dans les Hautes Vosges depuis les campements de la Première Guerre mondiale. Avec la destruction de la forêt par les bombardements, de nouvelles plantes ont pu s’accrocher aux flancs de la montagne, à l’instar de la potentille de Norvège. Comme son nom ne l’indique pas, elle est originaire d’Amérique du Nord. Sa graine a une capacité de dormance incroyable : lors d’une vidange bisannuelle du Lac Vert, à Soultzeren, il y a une dizaine d’années, nous avons été sidérés de trouver une vaste colonie de cette potentille qui tapissait tout le fond du lac. Et pour cause : lorsque la guerre s’est achevée, la forêt a repris ses droits et les graines sont restées enfouies dans le sol, attendant leur heure, y compris dans la vase du lac. Ce qui s’est produit au Lac Vert illustre la résilience de ces graines ainsi que leur dissémination…»
Bernard Stoehr (à droite) et Eric Piselli, deux botanistes qui traquent les plantes obsidionales au lac de Kruth
Lors d'une récente vidange du Lac Vert, à Soultzeren, le fond du lac s'est brusquement couvert de potentilles de Norvège. De nombreuses graines en dormance ont germé à cette occasion. La potentille de Norvège a suivi les soldats américains pendant les deux guerres mondiales.
L’industrie textile régionale n’est pas non plus étrangère à la dissémination des adventices. «Emile Issler a dénombré 45 plantes dont les graines, renfermées dans les balles de coton expédiées depuis les États-Unis, ont traversé l’Atlantique et d’autres qui provenaient de régions productrices de laine, les Wolladventive», rappelle Bernard Stoehr, citant le cas d’une mousse invasive, Campylopus introflexus, dite «mousse-cactus» «Originaire de Nouvelle-Zélande ou d’Afrique du Sud, elle s’est installée partout en France. Je l’ai repérée par exemple au château de l’Ortenbourg, complète le botaniste et passionné des bryophytes Francis Bick. Très dynamique, elle est un peu la renouée du Japon des bryologues en occupant des niches biologiques spécifiques».
Les plantes aquatiques voyagent également, à l’image de la peste d’eau du Canada, échappée de jardins botaniques, ou de la fougère d’eau américaine, Azolla fuliculoïdes.
En 1954, Edouard Kapp découvre une station de scirpes méridionaux au bord d’un étang, à Lingolsheim. Ses graines s’étaient accrochées aux habits des ouvriers italiens ayant travaillé ici en 1923. À l’inverse, il existe aussi des introductions d’espèces volontaires. «À la fin du XIXe siècle, le père du sentier des Roches, le garde forestier Heinrich Strohmeyer, introduit un pin rampant, Pinus mugho, au-dessus du Lac Blanc. Il est devenu l’essence principale du milieu forestier qui sépare le Lac Blanc du Lac du Forlet, observe Bernard Stoehr. Au siècle précédent, des forestiers ont également introduit des rhododendrons au Hohneck sans succès cette fois-ci…»
Avec l’Anthropocène, c’est l’Homme qui maintenant déplace les montagnes et les plantes. Parmi les millions de graines et de spores qui circulent dans notre environnement, beaucoup ne germent pas mais d’autres modifient radicalement le milieu naturel : c’est le cas de la vergerette du Canada, de la Renouée du Japon, de la redoutable balsamine de l’Himalaya ou du toxique sénéçon du Cap ainsi que d’autres plantes de nos jardins voire d’ailleurs qui recomposent une flore en oscillation perpétuelle. Dont nous sommes les marionnettistes.
Le Carex crawfordii pousse en Amérique du Nord. En 1993, une station de ce carex a été repérée au bord du lac de Kruth-Wildenstein. Il aurait pu s'installer à la suite du passage des troupes alliées pendant la dernière guerre mondiale, les graines ayant été transportées dans l'alimentation des chevaux. Photo Eric Piselli
Une mousse invasive provenant d'Amérique du Nord, Campylopus introflexus : la mousse cactus. Les plantes ont environ 4 à 5 cm de haut. Elles sont vertes à vert-grisâtre ou jaunâtre et forment des tapis très denses. A l'état sec, les pointes hyalines sont repliées à angle droit et donnent aux populations de cette espèce un aspect blanchâtre et brillant au soleil. On notera la quantité impressionnante de sporophytes (les urnes qui contiennent les spores). Photo Francis Bick
Azolla fuliculoides, une petite fougère aquatique d'origine américaine et échappée des jardins botaniques. Photo Bernard Stoehr
/image%2F1479375%2F20220420%2Fob_7fe25c_4246660298920266123.jpg)