Il y a 5 000 ans, l’Alsace et les Vosges face à une colonisation végétale
Publié le 5 Août 2025
Les pelouses sèches du Staufen, au-dessus de la vallée de Munster, abritent une flore hétéroclite venue tant du nord que du sud, de l’est et de l’ouest. Le massif incarne le melting-pot de la période subboréale, au cours de laquelle l’Alsace et les Vosges sont devenus un carrefour végétal remarquable
e Staufen, un haut lieu botanique entre pelouses sèches et chênaie, qui ne bénéficie pourtant d’aucune protection.
paru sur l'Alsace le 21/7/2025 - Signalé par Bernard. Merci Bernard.
L’Alsace et les Vosges, carrefours botaniques
de l’Europe
Depuis des milliers d’années, les plantes sont soumises à de perpétuels changements. Des bouleversements successifs les ont fait évoluer jusqu’aux paysages que nous côtoyons aujourd’hui en Alsace… À tel point qu’en l’espace de 10 000 ans, elle est devenue un carrefour végétal peu ordinaire que nous vous proposons de défricher en quatre rendez-vous avec l’aide de botanistes de la Société botanique d’Alsace. Aujourd’hui : l’Alsace, destination très prisée.
Alors que les paysages commencent à ressembler à ce qui nous est familier, il y a 5000 ans, l’Alsace devient le théâtre d’une colonisation forcenée par des plantes venues de tous les horizons. Les influences sont multiples, transforment la région en un vaste carrefour végétal et construisent le jardin de l’Europe : autant leur diversité était moindre lors des périodes climatiques précédentes, autant la période subboréale, marquée par un refroidissement puis un assèchement du climat entre 5000 et 3000 avant le présent, se distingue par un affolement végétal, un peu comme si l’on donnait un coup de pied dans une fourmilière.
mais échoue dans les Vosges
«En Alsace et dans le massif vosgien, des espèces végétales cohabitent, à partir du subboréal, sur des distances réduites alors qu’elles ont des exigences écologiques presque à l’opposé, s’enthousiasme le botaniste Bernard Stoehr. À partir de cette période, le massif vosgien et la plaine accueillent une diversité remarquable, plus remarquée que dans le Massif central, qui est également un carrefour végétal mais qui présente un faciès plus monobloc.»
Il y a 5000 ans, le chêne est définitivement supplanté par le hêtre, sauf sur les sols chauds et secs des versants sud. Le sapin se taille une place toujours plus conséquente à l’ombre du hêtre tandis que le pin sylvestre se réfugie dans les sols gréseux des Vosges du nord. L’érable fait son apparition, tandis que l’épicéa, venu de l’est, gagne et occupe progressivement la Forêt-Noire mais, étrangement, sans parvenir à s’installer dans les Vosges. Selon le botaniste alsacien Gonthier d’Ochsenbein, décédé en 2010, les pollens d’épicéas pourtant détectés dans certaines tourbières vosgiennes ont été amenés par le vent et ne démontrent pas la présence de ce conifère dans les Vosges. La hêtraie sapinière ne lui a pas laissé la place…
Durant cette période du subboréal et plus largement de l’Holocène (de 11 000 à notre ère), l’Alsace est ciblée par des colonisations provenant de tous les points cardinaux. D’où cette diversité largement supérieure à la moyenne, en Europe. Il y a d’abord les indigènes. Les mousses et plantes reliques des périodes glaciaires voire les arctiques du tardiglaciaire. Elles se sont réfugiées dans des zones qui leur sont encore propices, toujours plus haut. Puis les continentales ou les steppiques, venues de l’est de l’Europe, voire de l’Eurasie par la voie danubienne : contrairement à l’épicéa, elles contournent la Forêt-Noire et colonisent surtout la plaine, les rieds, et stoppent leur progression sur les collines calcaires sous-vosgiennes. Citons la remarquable Adonis vernalis, l’adonis de printemps, joyau de la Hardt à Heiteren, Iris siberica, l’iris de Sibérie. Ou encore l’orchidée céphalantère, Cephalanthera, qui a migré depuis l’est avec sa propre mycorhize, puisque sans cette dernière, elle ne peut pas prospérer.
Les influences du sud sont nombreuses, via le couloir rhodanien, un passage naturel. De nombreuses orchidées trouvent dans les collines calcaires un environnement idéal ainsi que leur limite de répartition. «Le Bollenberg devient ainsi l’enclave méditerranéenne la plus avancée, la plus prégnante de la conquête du nord par ces plantes méditerranéennes», rappelle le botaniste bryologue Francis Bick.
Les microclimats alsaciens, marqués par une pluviométrie plus ou moins abondante ou la présence de ce vent chaud, le foehn, entretiennent cette diversité : la végétation du Bollenberg, au sud, n’est pas la même que celle du Bastberg, au nord, alors que ce sont des collines calcaires dans les deux cas.
Sur la crête des Vosges, le col de la Schlucht marque une frontière biogéographique : au nord poussent les arctiques, comme le trichophore cespiteux (Trichophorum cespitosum) que l’on rencontre en Islande ou en Norvège, au sud les alpines comme l’androsace de Haller (Androsace halleri) ou la pédiculaire folieuse (Pedicularis foliosa).
a céphalantère blanche, une orchidée des collines sèches pourtant installée en montagne, au Staufen.
e trichophore cespiteux, espèce arctique que l’on trouve au nord de la Schlucht. Photo Bernard Stoehr
Le Staufen, un haut lieu botanique entre pelouses sèches et chênaie, qui ne bénéficie pourtant d’aucune protectio
Beaucoup de plantes ont fait de l’Alsace leur limite d’aire de répartition. «C’est le cas du cumin vertigié (Carum verticillatum). On le trouve sur l’hippodrome de Wissembourg, il s’y trouve en limite d’aire vers l’est», poursuit Bernard Stoehr. Sematophyllum micans, une mousse dont l’aire de répartition est océanique, ne s’implante pas au-delà de la cascade du Bouchot, dans le département des Vosges. Elle est ici en limite de son aire de répartition atlantique. L’adonis de printemps n’a pas réussi à franchir les Vosges, etc.
L’Alsace apparaît donc comme un carrefour végétal exceptionnel, au subboréal. Un site botanique exceptionnel qui, pourtant, ne bénéficie d’aucune protection, résume à lui seul la richesse de cette diversité cardinale : le massif du Staufen, qui pointe entre la vallée de Soultzmatt et celle de Munster.
«À la croisée des influences atlantique et continentale, il est le théâtre d’une cohabitation improbable entre des espèces thermophiles transfuges des pelouses calcaires du piémont, telles que la pulsatille vulgaire (Pulsatilla vulgaris) ou la fraxinelle (Dictamnus albus) et des espèces steppiques ou continentales comme la coquelourde ainsi que des espèces venues du sud comme l’herbe aux femmes battues (Dioscorea communis), une plante grimpante de la famille des ignames, et d’autres du nord comme la centaurée des montagnes (Centaurea montanum)», dévoile Bernard Stoehr.
Les écarts de température entre l’hiver et l’été (de moins 22 °C à 35) favorisent les plantes continentales. Enfin le Staufen abrite la station de chênes sessiles probablement la plus haute d’Europe centrale, sur le versant ensoleillé du massif ainsi que la plus haute station de rosier de Jundsill (Rosa junzilli) de l’est de la France, une rareté redécouverte par le botaniste Michel Simon.
Le métissage botanique du Staufen, qui illustre les influences folles de la période subboréale, ne doit a priori rien aux humains, le massif se révélant chiche pour les activités agricoles ou forestières. En revanche, les siècles qui vont suivre vont précipiter la flore alsacienne et vosgienne dans une nouvelle époque géologique puis climatique, celle de l’anthropocène, une époque pendant laquelle l’activité humaine devient progressivement la principale force qui façonne les milieux naturels. D’autres plantes feront leur apparition, parmi lesquelles certaines invasives toujours redoutées.
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