Le Normand Sébastien Vrac invente un filtre anti-pollution en cheveux recyclés pour protéger les océans
Publié le 4 Août 2025
utre idée de Sébastien Vrac, ancien de la Marine nationale, les boîtes qui retiennent les filtres sont fabriquées à partir de mégots de cigarettes enduits de résine
Bien dégagé derrière les oreilles. » Cette exhortation à l’austérité capillaire pourrait être le credo de Sébastien Vrac. Cet homme aux idées longues, comme tout bon inventeur, n’ignore pas les vertus d’une coupe à la tondeuse. C’est d’ailleurs dans un salon de coiffure, rue du Maréchal-Foch, dans la cité portuaire de Cherbourg-en-Cotentin (Manche), que commence cette histoire. « Dès qu’on a un sac plein de cheveux, environ tous les quinze jours, on l’appelle pour qu’il vienne le récupérer. Avec cette collecte, nous sommes réellement dans le circuit court… Son idée est géniale », se réjouit Caroline Simon, la gérante, affairée à une mise en plis.
Si Sébastien Vrac fréquente assidûment les merlans – quoi de plus naturel sur les bords de la Manche –, ce n’est pas pour assouvir un doux penchant pour la tricophilie (le fétichisme des cheveux) ou se rafraîchir la nuque. Avec ces excédents de pilosité, ces touffes vouées à la déchèterie, il fabrique des filtres pour lutter contre la pollution des mers.
« Dans la région, 28 salons de coiffure et coiffeurs à domicile me mettent de côté les cheveux de leur clientèle. J’ai même été contacté par une vieille dame, séduite par mon initiative, qui a voulu me faire parvenir quelques mèches par colis directement chez moi », raconte-t-il, achevant sa ronde des perruquiers lesté de deux sacs abondamment garnis de poils qui lui font comme deux bouées au bout des bras. « Je vais les trier, pour ne garder que les plus longs. Il me faut 400 grammes de cheveux pour faire un seul filtre », indique-t-il. Direction la commune de Sideville, à quelques kilomètres de Cherbourg, où ce MacGyver réside et prépare ses filtres.
C’est dans un bel atelier, construit de ses propres mains dans le jardin de sa maison – « J’ai utilisé 12 tonnes de pierres, que j’ai taillées moi-même » –, que Sébastien Vrac scie, soude, boulonne, perfore… Après avoir travaillé durant 22 ans dans la Marine nationale à l’Arsenal de Cherbourg, affecté entre autres postes à la cellule antipollution, aujourd’hui salarié à EDF, cet agent de maîtrise en mécanique n’en est pas à son coup d’essai. En 2012, il avait créé des filtres pour retenir les polluants, lors des travaux de maintenance des bateaux, avant qu’ils n’atteignent la mer.
Filtres naturels et biodégradables
« À l’époque, j’avais déjà songé à utiliser des cheveux… mais ils faisaient un bouchon. Les cheveux sont à la fois fins et robustes, ils ne se déchirent pas, ne se dégradent pas. Ils ont un fort pouvoir filtrant et constituent des ressources inépuisables. » Quelques années plus tard, en se promenant sur un quai, le Normand, né à Octeville-sur-Mer en 1973, s’arrête devant l’une de ces plaques d’égout émaillées avec l’inscription « Ici commence la mer », apposées pour sensibiliser à la pollution urbaine.
Les rebuts fournis par 28 coiffeurs sont glissés dans des voilages cousus, constitués de plusieurs poches
« Personne n’avait pensé à disposer des filtres à l’intérieur des caniveaux. Or il s’y déverse tous nos déchets : mégots, détritus, plastique, gobelets, et même téléphones égarés… C’est là que j’ai eu l’idée de stopper la pollution à la source et de concevoir des filtres naturels et biodégradables, à base de cheveux recyclés. Les premiers ont été installés à Cherbourg en 2023. »
Chaque soir et week-end, Sébastien Vrac coupe les cheveux en quatre, avec l’aide de son épouse, Valérie. « Mes filtres sont en voilage, constitués de boudins. Je bourre ces poches filtrantes de cheveux et ma femme fait la dernière couture. Nous y passons toutes nos soirées ! La mise au point a été ardue : la petite maille des poches devait pouvoir laisser passer l’eau mais retenir les cheveux », détaille le fondateur de l’entreprise Cotentin Filtration, récompensé pour son invention de la « grille de retenue pour caniveaux urbains » par la médaille d’argent de l’Impact (environnemental) au concours Lépine, en mai 2025.
Les filtres sur mesure, une fois terminés, sont fixés par des œillets dans des boîtes, aux dimensions de la bouche d’égout, qui seront installées dans les caniveaux pour retenir les déchets. « Je fabrique ces boîtes avec un matériau particulier… Elles sont faites en mégots recyclés ! J’enduis ces plaques de résine », précise ce Géo Trouvetou à la fibre écologique.
Une fois par semaine, enfourchant son vélo orange, Sébastien Vrac effectue la tournée des 36 filtres installés à Cherbourg. Soulevant les grilles, comme s’il relevait des pièges, il récupère les déchets dans deux caisses en bois, accrochées à sa bicyclette.
29 kilos de mégots
« À ma manière, j’incite les citoyens à prendre conscience que la pollution urbaine détruit aussi les océans », rappelle ce concepteur à l’enthousiasme si communicatif qu’il a réussi à convaincre ses deux filles, Léa, 21 ans, et Audrey, 26 ans, de participer à l’entreprise familiale. « Elles s’occupent de ma communication… J’avoue ne pas être un adepte des réseaux sociaux. Et ce sont elles qui ont trouvé le nom “Dépollu’Mer” pour mes filtres ! », dit-il en souriant.
Tout ce que les avaloirs ont ingurgité, poubelles éventrées et déchets de la cité, est récupéré grâce à ce dispositif ingénieux et vertueux. « En plus des déchets, je récolte des sédiments, il y en a énormément : résidus de plaquettes de frein, scories de gomme dues à l’usure des pneus… Tout cela était destiné à finir en mer. En 2024, j’ai récolté 29 kilos de mégots. Or, il faut savoir qu’un seul mégot pollue 500 litres d’eau. »
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