Sécheresses, inondations : face au changement climatique, l’Europe teste la « zone éponge »
Publié le 15 Août 2025
Les terres agricoles du bassin-versant de la Lèze peinent à absorber l'eau, ce qui contribue aux coulées de boue et aux inondations lors des fortes intempéries. Le projet européen Spongeworks vise à restaurer la capacité d'éponge des sols •
paru sur lavie le 2/7/2025
Depuis 2024, le projet européen Spongeworks se déploie dans la vallée de la Lèze, au sud de Toulouse. Un programme ambitieux, qui vise à trouver des solutions naturelles à la sécheresse comme aux inondations.
À une quarantaine de kilomètres au sud de Toulouse, une petite équipe de scientifiques déballe son matériel et enfile des bottes. Direction un ruisseau en contrebas, dans la commune de Saint-Sulpice-sur-Lèze, en Haute-Garonne. La mission du jour s’inscrit dans le cadre du programme européen Spongeworks, qui a débuté en septembre 2024 et qui vise à apporter des solutions à ce territoire soumis à de fortes sécheresses et à des crues importantes.
Les partenaires du projet dans la région souhaitent permettre aux sols autour du bassin-versant de la Lèze, qui s’étend sur une surface de 350 kilomètres carrés, de retrouver leur fonction d’éponge en améliorant l’infiltration de l’eau et en ralentissant l’écoulement de surface.
Ce bassin-versant est l’un des trois territoires européens choisis pour expérimenter le programme Spongeworks, avec celui du Vecht, à cheval sur l’Allemagne et les Pays-Bas, et celui du Pénée (Pinios), en Grèce.
« On est fiers de faire partie de ce projet, assure Thomas Breinig, directeur du Syndicat mixte interdépartemental de la vallée de la Lèze (Smival). Notre mission est de mettre en place avec les agriculteurs de la région ces mesures “éponge”. Cela va de la plantation de haies, à la mise en place de barrages naturels, de fossés de rétention, de couverts végétaux ou d’agroforesterie, par exemple. En cas de précipitations, ces mesures fondées sur la nature permettront de ralentir le débit des rivières et le ruissellement de l’eau de surface, ainsi que de favoriser son infiltration dans les sols afin de recharger les nappes souterraines, véritables réservoirs d’eau en cas de sécheresse. Les sols retrouveraient ainsi leur fonction d’éponge : capable de capter puis de libérer progressivement l’eau. »
« Ce programme est censé apporter des éléments concrets et des axes de travail à la Commission européenne d’ici à septembre 2028, pour alimenter les réflexions et déployer ces mesures à grande échelle si elles fonctionnent. C’est très stimulant pour nous, poursuit le directeur du syndicat créé en 2003 pour faire face aux crues impressionnantes dans la région. Six cents habitations ont été touchées lors de la crue de juin 2000 et près de 300 bâtiments ont été concernés par les coulées de boue lors des violents orages de 2007. Il fallait qu’on réagisse. »
Adapter les territoires
Selon le sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, les événements extrêmes comme les canicules et les pluies diluviennes, qui peuvent entraîner de violentes inondations sur des sols secs, vont augmenter dans les prochaines années avec le réchauffement climatique. Financé à hauteur de 15 millions d’euros par le fonds Horizon Europe, le programme Spongeworks apparaît comme une expérimentation nécessaire et urgente pour adapter les territoires à cette réalité.
À quelques kilomètres de là, l’équipe de quatre scientifiques continue d’avancer près d’un ruisseau, sur un sol marécageux. « On se trouve dans une zone éponge. Les sols stockent l’eau ici et limitent le ruissellement rapide quand il y a de fortes précipitations », détaille Sabine Sauvage, ingénieure de recherche au Centre de recherche sur la biodiversité et l’environnement (CRBE) à Toulouse, une structure sous la tutelle du CNRS chargée de piloter le projet Spongeworks.
Le chant des oiseaux accompagne la déambulation des scientifiques sur ce terrain spongieux et instable. « Ici, vous aurez accès à une nappe », avance Marion Da Silva, coordinatrice du projet au Smival, en pointant du doigt un trou au milieu des herbes hautes.
FRANCE - AGRICULTURAL - MEASURES - SPONGEWORKS - PROJECT À Lézat-Sur-Lèze (Ariège), le 19 juin 2025, Marion Da Silva (à d.) et Thomas Breinig (au centre), du Smival, présentent les mesures agricoles mises en place par Alain Dedieu (à g.) sur son exploitation dans le cadre du programme européen
Après l’ouverture d’une mallette et la configuration de l’équipement, l’équipe du laboratoire CRBE place un capteur dans ce puits naturel, quelques mètres plus bas. « Il va nous permettre de mesurer le niveau de la nappe. On va placer des capteurs un peu partout sur les 12 sous-bassins-versants d’affluents de la Lèze qui font partie des zones pilotes », expose José-Miguel Sánchez-Pérez, directeur de recherche au CRBE et spécialiste des zones humides.
« Concrètement, si les mesures “éponge” mises en place sur le territoire sont efficaces, on devrait observer une augmentation des niveaux de nappes souterraines et une baisse du ruissellement de surface », avance le scientifique. Sabine Sauvage enchaîne : « Quand on a de fortes précipitations, le niveau des cours d’eau augmente énormément, puis rechute en cas de sécheresse. Avec Spongeworks, on va tenter de limiter ce contraste, pour qu’en cas de forte pluie, l’eau soit stockée dans les sols grâce aux mesures “éponge”, et qu’en cas de sécheresse, l’eau soit progressivement relâchée. »
Faire participer les agriculteurs
D’autres capteurs, encore plus performants, sont positionnés en amont de la Lèze, au Fossat, et en aval, au point exutoire du bassin-versant, à Labarthe-sur-Lèze, juste avant que le cours d’eau ne se jette dans l’Ariège. Ici, l’équipe du CRBE met également les pieds dans l’eau : « C’est le point le plus en aval de la Lèze. C’est ici qu’on devrait pouvoir observer l’efficacité de ce qui est mis en place en amont », explique Sabine Sauvage.
L’enjeu de ce programme est également de faire participer les agriculteurs du territoire. Quelque 83 % du bassin-versant de la Lèze est couvert par des terres agricoles, principalement des céréales irriguées recouvrant les plaines et une partie des collines. « On a fait de nombreuses réunions publiques, et les agriculteurs semblent curieux de cette démarche. Ce sont les premiers à subir les événements climatiques extrêmes, précise Thomas Breinig. Il faut que les mesures qu’on leur propose répondent aussi à une logique de rentabilité agricole, il faut que ce soit gagnant-gagnant. »
À Lézat-sur-Lèze, Alain Dedieu, agriculteur à la retraite, a déjà replanté 600 mètres de haies à la suite d’une coulée de boue il y a 10 ans. Le programme Spongeworks permettra de planter encore 15 kilomètres de haies supplémentaires sur le territoire. Il reconnaît le rôle des haies pour limiter ces événements mais selon lui, « il faudrait une indemnisation pour les agriculteurs qui acceptent ces mesures, car cela permet de réduire les impacts et d’éviter que les collectivités ne payent les dégâts ».
Retraité depuis que son fils a repris l’exploitation et conseiller municipal dans la commune, Alain Dedieu a aussi planté de la luzerne sur sa parcelle en guise de couvert végétal pour limiter le ruissellement et les coulées de boue. Les semences de luzerne ont été fournies par la chambre d’agriculture d’Ariège, partenaire du projet Spongeworks comme celle de Haute-Garonne. « En mai, il est tombé 60 millimètres de pluie en moins d’une heure, mais la terre n’a pas bougé », note-t-il.
Thomas Breinig acquiesce : « On espère qu’en mettant en place ces mesures, il y ait un effet boule de neige chez les agriculteurs, qu’ils voient que cela fonctionne concrètement, qu’ils soient prêts à nous suivre et à s’emparer de Spongeworks. »
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