Hymenoptera, le jardin créé pour sauver les insectes, "un jardin propre est impropre à la biodiversité"
Publié le 28 Octobre 2025
Paru sur franceinfo le 10/9/2025 - Envoyé par Francis. merci Francis.
80% des insectes ont disparu en quelques décennies. Pour lutter contre leur déclin, un Alsacien a créé Hymenoptera, un jardin-laboratoire, à Obersteinbach (Bas-Rhin). Après une douze d'années, le lieu fait ses preuves et attire des milliers de variétés en danger d'extinction.
Amateurs des jardins tirés au cordeau où aucune herbe ne dépasse, passez votre chemin. Ou plutôt, ouvrez grand vos yeux et vos oreilles. Car mettre le pied sur le terrain d'Hymenoptera, c'est plonger dans un jardin un peu fou, où les "mauvaises" herbes côtoient buissons et arbres fruitiers. Un apparent désordre, éclaboussé des couleurs vives des fleurs, et bruissant de vie.
Ici, pas de gazon tondu ras, ni de terre laissée nue sous les framboisiers. "Un jardin "süüfer", propre, est impropre à la biodiversité" martèle son concepteur, Sébastien Heim. Le ton est donné.
Hymenoptera est un "jardin sauvage", mais parfaitement sous contrôle, malgré les apparences. Conçu pour le bien-être des insectes et de toutes les autres bestioles volantes, sautantes, grimpantes et rampantes, méconnues ou mal aimées. Mais sans lesquelles toute la nature dont nous restons dépendants risque de s'effondrer.
"On assiste au déclin de la biodiversité, déplore Sébastien Heim. En moins de trente ans, 80% des insectes volants ont disparu." Une catastrophe silencieuse, qui impactera à court terme toute la chaîne du vivant. Et contre laquelle le concepteur d'Hymenoptera lutte de toutes ses forces et ses convictions, pour faire œuvre de pédagogie, et sensibiliser le plus grand nombre.
"Depuis mes 4 ans, je suis tous les jours avec les insectes et les plantes, raconte-t-il. J'ai voyagé dans le monde entier, et constaté que partout, l'activité humaine abîme la nature."
De retour, il a acheté ces 42 ares de prairie à Obersteinbach (Bas-Rhin), pour les réaménager et en faire un lieu laboratoire et pédagogique. Son but : montrer que des solutions existent, et qu'elles sont à la portée de chacun. A condition d'accepter de changer son regard, et sa façon de jardiner.
Des herbes hautes
Première règle de Sébastien Heim : ne pas tondre partout, et seulement deux fois l'an, au printemps et à l'automne. Car "partout dans les herbes, se cachent des larves, des œufs et des cocons. Tout faucher détruit donc tous ces futurs insectes."
Il préconise donc de préserver des zones d'herbes hautes, même durant l'hiver.
Autre règle : créer un jardin par strates, pour que chaque espèce animale y trouve son compte. "Des zones d'herbe tondue, qui permettent bien sûr de profiter de son jardin, mais toujours aux mêmes endroits. Et de l'herbe haute avec des plantes sauvages, orties, épilobe, onagre…
Puis des haies denses, qui ne laissent pas passer la lumière, pour offrir sécurité et nourriture à beaucoup d'animaux. Des haies trop fines, souvent taillées, ça ne marche pas. Comme les humains pour le papier toilette, les animaux aiment bien le confort en triple épaisseur", s'amuse-t-il.
Exemples, du saule marsault, riche en pollen, ou de l'aubépine, "pleine de baies dont se nourrissent les oiseaux durant l'hiver, de feuilles pour les chenilles, et de fleurs printanières, parfaites pour les insectes." Et, dernière strate, quelques arbres, fruitiers ou autres. "Mais pas trop, car il faut beaucoup de soleil."
80% de plantes locales
Autre principe incontournable du concepteur d'Hypenoptera : "pas plus de 20% de plantes 'exotiques' qu'on trouve en jardinerie." Et parmi elles, préférer celles qui fleurissent jusqu'à la fin de l'automne, comme la persicaire, ou riches en nectar telles la balsamine. Attention toutefois à bien les gérer, car elles peuvent s'avérer invasives.
Les 80% restants doivent être constitués de plantes locales. "Les vraies plantes sauvages de chez nous, c'est ce qu'il y a de mieux" insiste Sébastien Heim. En effet, un nombre incroyable d'insectes sont liés à une fleur particulière. "Il faut donc un maximum de variétés de plantes sauvages pour obtenir un résultat satisfaisant pour la biodiversité."
Plus d'une centaine de variétés de fleurs sauvages, c'est open bar pour les abeilles et les papillons. Sébastien Heim
Exemple parmi d'autres, la succise des prés (succisa pratensis). "Cette plante très importante commence à fleurir en août. Et une abeille, andrena marginata, devenue très rare, qu'on ne voit presque plus, vient la butiner. Si je n'avais pas cette plante, je ne pourrais pas protéger cet insecte" s'exclame Sébastien Heim.
Avant de semer des fleurs locales, il a décaissé une partie du terrain, avant de la recouvrir de gravillons ou de débris de tuiles. Le but était de créer une zone maigre, sans humus ni engrais. "S'il n'y a pas d'humus, l'herbe ne pousse pas de façon agressive. Et sans cette concurrence, les fleurs peuvent prendre toute la place", explique-t-il.
En ce début septembre, la floraison est sur son déclin, "mais fin juillet, début août, ici, quand tout fleurit, c'est magnifique, assure le créateur du lieu. Avec plus d'une centaine de variétés de fleurs, c'est open bar pour les abeilles, les mouches, les papillons. Un spectacle merveilleux."
Un foisonnement sous contrôle
En une douzaine d'années, Hymenoptera est devenu un véritable sanctuaire pour la faune. Plus de 200 variétés d'abeilles sauvages (sur les 950 existantes en France) y ont été repérées. Mais aussi des centaines de sortes de guêpes et de micro-guêpes, plus de 500 variétés de syrphes (ces mouches aux allures de guêpes), d'innombrables araignées et de papillons, et tant d'autres.
Après les premières années d'aménagements et de plantations, Sébastien Heim laisse faire, mais surveille la végétation de près, et taille lorsque c'est nécessaire. "Tout est sous contrôle, assure-t-il. Si on laisse faire, les espaces se referment. Je dois stopper les plantes trop envahissantes, genre saules ou épineux, sinon elles prendraient rapidement le dessus." Car pour la flore aussi, tout est question d'équilibre.
Des biotopes contrastés
Pour offrir du bien-être à tout type de bestioles, la dernière règle, et non des moindres, est de proposer des biotopes très divers, pour que chacun y trouve son compte.
J'ai disposé dans tout le jardin des mètres cubes de pierres, car elles absorbent la chaleur, que plein d'animaux adorent", précise le concepteur du lieu. Des tas de pierres, grès ou calcaire jaune, parfois aplanis, parfois empilés sous forme de dôme. Les lézards, orvets et autres reptiles viennent s'y dorer, ou se glisser dans les interstices. "Il faut que les animaux puissent se cacher, se sentir en sécurité. Si on n'a plus que du gazon partout, plus rien ne fonctionne", rappelle Sébastien Heim.
Mais les fourmis, les guêpes et les abeilles sauvages s'y sentent aussi chez elles. Sur la tranche de tuiles plates empilées, certains orifices ont été bouchés d'un peu de glaise. C'est l'œuvre d'une variété d'abeilles sauvages. "Elles ont mis du pollen dans le trou, y ont pondu leurs œufs, puis l'ont refermé avec de la terre, se réjouit le créateur d'Hymenoptera. Plusieurs trous ont déjà été colonisés, et l'an prochain, tout sera plein d'abeilles sauvages."
Autre matériau indispensable, le bois mort. Sous toutes ses formes. Des morceaux de bois posés au sol pourrissent lentement, et font le bonheur de plein d'araignées et de larves. Des tas de bois coupé attirent des hérissons. Un vieux pommier mort, mais toujours debout "est le meilleur hôtel à insectes qui soit." Troué de toutes part, il sert de garde-manger aux guêpes sauvages, qui y stockent "leur viande pour les larves. Certaines sont spécialisées en araignées, d'autres en pucerons, d'autres encore en papillons."
Sébastien Heim y a même observé le manège d'un pic, venu chaque jour surveiller une guêpe "qui a ainsi rempli quatre trous avec des papillons. L'oiseau a attendu qu'elle ait tout rebouché, avant de rouvrir les trous, et tout lui voler."
L'eau est aussi un atout précieux. "Une mare procure au moins 20% de biodiversité de plus dans un jardin" assure le concepteur d'Hymenoptera. Lui-même en a deux, celle déjà présente lorsqu'il a acheté le terrain. Et une seconde, qu'il a aménagée par la suite. Sans poissons, trop friands d'insectes, de têtards et de larves de tritons.
Une mare procure au moins 20% de biodiversité de plus dans un jardin. Sébastien Heim
"Et sans aucune crainte des moustiques, assure-t-il. Il y a plein de leurs larves dans l'eau, mais j'ai un écosystème complet. Avec des libellules, des araignées, des hirondelles, des chauve-souris… Chaque animal joue un rôle de régulateur, donc le soir, je peux tranquillement faire un barbecue sans me faire piquer. Mais si je tondais l'herbe à ras, ou mettais des pavés autour des points d'eau, cet équilibre ne fonctionnerait plus."
Sur les feuilles de roseaux qui poussent sur la berge, il vient aussi de découvrir une chenille particulière, celle de la noctuelle blanche, "un beau papillon de nuit très rare. On ne la trouve que dans les lieux humides, sur certaines plantes. A chaque découverte de ce genre, il éprouve un sentiment de fierté, car c'est la preuve que ça fonctionne."
Et parlant des lieux grouillant de vie, il ne faut surtout pas oublier le compost. Sébastien Heim en a une quinzaine, répartis sur l'ensemble du site. "Ce qui est produit par le jardin doit lui être restitué, martèle-t-il. Il ne faut pas l'emmener en déchetterie. Un compost attire plein d'insectes, de limaces et de cloportes qui le mangent et le réduisent. Et eux amènent d'autres animaux : araignées, musaraignes, salamandres, tritons, crapauds, grenouilles, hérissons, qui viennent rééquilibrer tout ça. Toute une chaîne alimentaire se met en place. C'est extrêmement complexe, et fascinant."
Un potager est possible
Dans sa version initiale, le concepteur d'Hymenoptera avait réservé un petit tiers de la surface, réparti en plusieurs zones, à la culture vivrière. Sans jamais dénuder le sol, et malgré un arrosage minimal, il avait obtenu toutes sortes de légumes et de fruits.
Lassé de lutter contre les limaces, et préférant concentrer ses efforts sur son seul objectif de biodiversité, il a dans un second temps abandonné la partie potagère, tout en préservant des haies de petits fruits, framboises et mûres, ainsi que des arbres fruitiers.
Les graines sont semées
Hymenoptera est visitable sur rendez-vous, les samedis et dimanches après-midi d'avril à octobre. Mais pour mieux partager son expérience, et répondre aux demandes de nombreux visiteurs, Sébastien Heim a aussi écrit un livre, illustré de centaines de photos, dans lequel il explique comment procéder, de manière simple, dans son propre jardin. La deuxième édition est sortie en 2024, et il prépare un second volume.
"Les gens ne sont pas égoïstes, se réjouit-il. Lorsqu'ils réalisent combien le déclin des insectes est terrible, et comprennent qu'à leur échelle, ils peuvent faire quelque chose, ils sont prêts à s'y mettre."
Régulièrement, d'anciens visiteurs du site, ou des lecteurs de son livre, lui "envoient des photos pour montrer ce qu'ils ont fait. Alors j'en suis fier, car mon rôle a fonctionné, avoue-t-il. J'ai semé mes idées à la volée, certains semis ont germé. Et aujourd'hui on est de plus en plus nombreux à les appliquer."
Bon nombre de particuliers, d'entreprises et de communes, commencent à faire appel à lui pour les aider à concevoir autrement leur jardin ou leurs espaces verts. Et depuis cinq ans, la ville de Bourgoin-Jallieu (Isère) lui a fait confiance pour aménager deux parcs.
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