La Ville de Strasbourg va mettre des parcelles de forêt vosgienne en libre évolution
Publié le 21 Octobre 2025
paru sur rue89 le 7/10/2025
La forêt de l’Oedenwald, près de Wasselonne, appartient à la Ville de Strasbourg. Cette dernière a entamé depuis mai une démarche de concertation avec les naturalistes, les chasseurs et l’Office national des forêts, pour se mettre d’accord sur des zones de libre évolution et une diversification des espèces.
C'est en 2022, lors de l’assemblée générale d’Alsace Nature, que la maire de Strasbourg Jeanne Barseghian (Les Écologistes) a évoqué pour la première fois ce projet. Rendre la forêt de l’Oedenwald plus sauvage. L’objectif est d’atteindre 30% de surface en libre évolution, c’est à dire sans exploitation humaine, contre quasiment 0% aujourd’hui. Ce massif s’étend sur 1 000 hectares au sud-ouest de Cosswiller. Il appartient à la Ville de Strasbourg qui mandate l’Office national des forêts (ONF) pour sa gestion.
« 30%, c’était la première fois que j’entendais un tel objectif de pourcentage, se souvient Patrice Dalo, le référent forêt d’Alsace Nature. En général on négocie pour 10%. Donc là c’est une démarche très rare et exemplaire. » « À partir de là, on a relancé la municipalité à chaque fois qu’on les voyait pour leur demander quand le processus allait être lancé », relate Michèle Grosjean, présidente d’Alsace Nature.
Démocratie forestière
Trois ans plus tard, au printemps 2025, la Ville a initié la démarche de concertation. À chaque réunion se retrouvent des représentants d’Alsace Nature, de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), de la municipalité, des communes environnantes comme Still et Cosswiller, des chasseurs, du Club vosgien, et de l’ONF.
Même si la forêt lui appartient, la Ville veut discuter avec les autres parties prenantes, en particulier l’ONF qui connait le terrain et restera gestionnaire quelque soit l’exécutif municipal. « Le but est d’aboutir à un consensus afin d’établir un nouveau plan d’aménagement pour les décennies qui viennent », explique Marc Hoffsess, adjoint à la maire en charge de ce dossier :
« La forêt, on considère que c’est un bien commun. C’est son avenir à long terme qui est en jeu. Notre objectif est d’aboutir à des pratiques que tout le monde s’est approprié, pour qu’elles tiennent dans le temps. Il y a une soixantaine de parcelles, la démarche est longue, tout le monde n’a pas les mêmes objectifs. L’ONF veut produire du bois, les chasseurs veulent beaucoup de gibier mais cela menace la régénération forestière. Tout le monde doit faire un pas de côté, c’est de la démocratie forestière en quelque sorte… »
Forêt naturelle, forêt résistante
Si la Ville et les naturalistes plaident pour que la forêt redevienne plus naturelle, c’est pour que celle-ci joue à nouveau son rôle de réservoir de biodiversité et de poumon pour l’atmosphère : théoriquement, les arbres captent du dioxyde de carbone (CO2) et relâchent de l’oxygène. À cause de la surexploitation, les forêts du Grand Est émettent plus de CO2 qu’elles n’en absorbent. Cette exploitation consiste souvent en une monoculture d’épicéas et de sapins, dans lesquels des parasites prospèrent rapidement à chaque sécheresse et tuent massivement les arbres, ce qui provoque des rejets de gaz à effet de serre.
Coupe à blanc (Slovaquie). Le sol mis à nu est privé de protection contre les UV solaires, la déshydratation et l'érosion. Il peut subir une phase importante de dégradation, avec minéraliation de la matière organique, perte de nutriments, qui serait évitée dans le cas de coupes plus petites, en taches, imitant les processus naturels de chablis en jeu dans l'évolution et la régénération. Quelquefois les gestionnaires le font pour éviter la propagation des parasites qui tuent les arbres.
« On sait que plus une forêt est sauvage, avec des espèces variées, plus elle est capable de résister au dérèglement climatique, assure Marc Hoffsess :
« Quand la nature peut évoluer spontanément, elle trouve des solutions. Nous voulons faire ce constat à grande échelle dans la forêt de l’Oedenwald, sur des centaines d’hectares. »
Une forêt comme témoin scientifique
Ce massif est pour l’instant occupé exclusivement par de la sylviculture, avec 60% de la surface constituée de résineux comme des sapins, des épicéas, des pins ou des douglas. À l’aide d’Alsace Nature, la Ville a répertorié les secteurs les plus intéressants biologiquement, à passer en libre évolution. Si la municipalité ne souhaite pas communiquer sur l’avancement précis des négociations, Marc Hoffsess « aimerait que la forêt atteigne 30% de libre évolution dans 10 ans ». Et le reste des parcelles « regagnera également en naturalité, avec une diversification générale des essences ».
Les forêts exploitées mais gérées écologiquement gardent un couvert continu. Les jeunes arbres poussent à côté des vieux, il n’y a pas de zones entièrement déboisées.
Dans les forêts en libre évolution, les arbres morts se décomposent et forment un écosystème très riche.Photo : Ludovic Fuchs / ONF
« La libre évolution et la diversification des espèces font aussi partie de la stratégie de l’ONF depuis des décennies », affirme Cédric Ficht, directeur de l’agence de l’Office national des forêts de Schirmeck, en charge de gérer la forêt de l’Oedenwald :
« On a déjà mélangé les essences, avec des zones qui regroupes des sapins, des hêtres, des chênes, des pins… Mais c’est vrai qu’il reste des parcelles en monoculture qui peuvent être diversifiées. Et nous sommes favorables à la libre évolution. La question c’est le curseur. Nous sommes plutôt pour un pourcentage de 10 à 15%. Si toutes les communes mettaient 30% de leur forêt en libre évolution, on devrait importer du bois d’autres pays. Si c’est une démarche écologiste, il faut intégrer cet impact. »
« 10% dans la forêt de l’Oedenwald, cela fait 100 hectares », calcule Marc Hoffsess :
« C’est insuffisant, ce n’est pas avec cette surface qu’on pourra observer comment le vivant s’adapte, quelles espèces s’en sortent. Nous consentons à cette perte de recettes, toute relative par rapport aux gains collectifs attendus. Ce massif doit être un témoin scientifique. Nous garderons une exploitation parce que le bois est une ressource intéressante, notamment pour la construction. Mais il faudrait certainement avoir un débat à l’échelle nationale. À quoi doivent servir nos forêts ? La seule considération économique n’est plus tenable. »
Dans la forêt de Dambach, une forte proportion de feuillus comme des chênes et des hêtres contraste avec les nombreuses forêts d’épicéas des Vosges.
Exploitation écologiste
Même quand une forêt est exploitée, elle peut être sauvage, comme nous le constations lors d’un reportage à Dambach en 2023. Un exploitant y gère 4 600 hectares en mélangeant les espèces et en prélevant les arbres très progressivement, ce qui permet une résistance à la sécheresse et aux percées de ravageurs. Et finalement, ce massif a une meilleure productivité que les parcelles en sylviculture intensive qui dépérissent.
« Si on veut aller loin dans cette démarche, c’est parce que la forêt est une ressource vitale pour les humains. L’enjeu est énorme, c’est elle qui fait l’oxygène, la respiration de la planète, et pour l’instant, dans les Vosges, elle dépérit à cause de la sylviculture, expose Marc Hoffsess. La Terre survivra au changement climatique, les humains pas forcément. On doit réinterroger nos pratiques en profondeur, montrer que d’autres modèles sont possibles, et cette forêt a vocation à nous aider pour trouver de nouvelles stratégies. »
/image%2F1479375%2F20220420%2Fob_7fe25c_4246660298920266123.jpg)
/image%2F1479375%2F20251007%2Fob_bceb08_capture-d-ecran-2025-10-07-102953.png)
/image%2F1479375%2F20251007%2Fob_4bedeb_capture-d-ecran-2025-10-07-104240.png)
/image%2F1479375%2F20251007%2Fob_124ee5_capture-d-ecran-2025-10-07-103515.png)
/image%2F1479375%2F20251007%2Fob_e89772_capture-d-ecran-2025-10-07-103700.png)
/image%2F1479375%2F20251007%2Fob_cb8c58_capture-d-ecran-2025-10-07-103959.png)
/image%2F1479375%2F20251007%2Fob_20014f_capture-d-ecran-2025-10-07-103854.png)