Une réserve des Hautes-Vosges, dernier refuge d’un monde venu du froid

Publié le 15 Novembre 2025

Le Frankenthal et les autres cirques glaciaires de la réserve naturelle nationale du Frankenthal-Missheimlé abritent une flore alpine et arctique qui ne peut trouver d’autre refuge en altitude, comme c’est le cas pour la flore dans les Alpes

Le Frankenthal et les autres cirques glaciaires de la réserve naturelle nationale du Frankenthal-Missheimlé abritent une flore alpine et arctique qui ne peut trouver d’autre refuge en altitude, comme c’est le cas pour la flore dans les Alpes

paru sur l'alsace le 1/11/2025 sélectionné par Bernard. Merci Bernard.

Une réserve des Hautes-Vosges, celle du Frankenthal-Missheimlé, dernier refuge d’un monde venu du froid 

Trente ans après sa création, en octobre 1995, la réserve naturelle nationale du Frankenthal-Missheimlé demeure confrontée à des enjeux environnementaux majeurs alors qu’un nouveau plan de gestion est en voie de finalisation. Grignoté de toutes parts, le dernier refuge d’un monde habitué au froid doit maintenir son exceptionnelle biodiversité tout en assumant son statut de réserve naturelle la plus visitée de France.

C’est la plus importante marche populaire d’Alsace voire d’au-delà. Et de loin : d’avril à octobre, le sentier des roches draine 50 000 randonneurs dont beaucoup se satisfont de devoir former des files d’attente devant les obstacles. Tandis que sur les chaumes, entre Schlucht et Hohneck, 200 000 personnes foulent des chemins que leur érosion aurait déjà condamnés si rien n’avait été fait.

« Et encore, 200 000, c’est largement sous-estimé », corrige Emmanuelle Hans. Cela fait beaucoup de monde. « Et beaucoup de déchets jetés à terre : rien qu’entre le Rothried et le Frankenthal, j’en ai ramassé 30 litres un jour. Et dix supplémentaires, une semaine plus tard, réagit l’un des propriétaires privés présents au sein de la réserve naturelle, Gilbert Neyer. Beaucoup de monde dit apprécier la réserve, mais la quantité de déchets observée ne va pas dans ce sens… »

L’évolution récente de la couverture du couloir du Falimont par arbres et arbustes. De haut en bas et de gauche à droite : 1989, 1992, 1993 puis 2002, 2025 (avant les travaux d’ouverture du milieu) et enfin 2025 après les travaux.

L’évolution récente de la couverture du couloir du Falimont par arbres et arbustes. De haut en bas et de gauche à droite : 1989, 1992, 1993 puis 2002, 2025 (avant les travaux d’ouverture du milieu) et enfin 2025 après les travaux.

La flore arctique et alpine, joyau de la réserve

Si les cirques glaciaires les plus abrupts des Vosges et la réserve qui les protège sont si populaires, est-ce pour la bonne raison ? Le regard s’accroche d’abord au loin sur le panorama ou bien s’attache aux mascottes du site, les chamois. Mais combien s’attachent à l’exploration vraie du véritable joyau du Frankenthal-Missheimlé : sa flore arctique et alpine , présente dans les cirques glaciaires et très diversifiée. 80 espèces y ont été recensées et étudiées dont un grand nombre est introuvable ailleurs dans le massif vosgien. Depuis 1795, les botanistes écument les lieux pour les herboriser.

Treize espèces disparues sur 24 ciblées

« La réserve naturelle nationale du Frankenthal-Missheimlé a été créée pour protéger ces plantes, insiste Emmanuelle Hans, sa conservatrice. C’est une flore des climats froids qui trouve ici son dernier refuge face au réchauffement climatique parce que la neige y est plus persistante , ces plantes ne peuvent pas aller plus haut. » Ce sera aussi le dernier refuge des skieurs, un jour.

Mais dans l’immédiat, elles sont déjà mises à mal. Sur 24 espèces remarquables, 13 ont déjà disparu. « Si nous ne parvenons pas à les protéger, à quoi aura servi la création de cette réserve ? », plaide Emmanuelle Hans. L’orpin velu, l’épervière des Alpes, l’allosore crispé, l’anémone à fleurs de narcisse, qui pullulaient presque il y a un siècle, se sont presque complètement effacés. Par quel coup du sort ?

Une banque de graines pour l’anémone à fleurs de narcisse

Le cas de l’anémone à fleurs de narcisse est révélateur des tensions qui agitent ce microcosme. Aujourd’hui, ses stations se comptent sur les doigts d’une main, sur les pentes du Hohneck, toutes les autres ont été croquées. « Nous récoltons actuellement des graines de cette plante pour la mettre en culture au jardin d’altitude du Chitelet. Lorsqu’un programme de renforcement pourra être mis en place, nous disposerons alors d’une banque de graines. Il aura fallu attendre trois ans pour obtenir des graines fertiles, tant les plantes étaient moribondes. » Les survivantes ont été engrillagées, de même que les derniers alisiers nains pour les protéger de la dent des chamois et bénéficier ainsi d’un sursis, tant qu’elles sont à l’intérieur des grilles.

Un chevreau, nom du chamois durant sa première année, découvre la neige du Hohneck. Les chamois figurent parmi les principaux responsables de la disparition de la flore remarquable de la réserve naturelle nationale du Frankenthal-Missheimlé. Celui-ci a revêtu sa fourrure hivernale, bien plus sombre qu’en été, qui va lui permettre de passer sans dommage la saison froide

Un chevreau, nom du chamois durant sa première année, découvre la neige du Hohneck. Les chamois figurent parmi les principaux responsables de la disparition de la flore remarquable de la réserve naturelle nationale du Frankenthal-Missheimlé. Celui-ci a revêtu sa fourrure hivernale, bien plus sombre qu’en été, qui va lui permettre de passer sans dommage la saison froide

L’abroutissement des chamois n’a cessé de s’aggraver

Les chamois représentent l’un des écueils auxquels se heurte la flore de la réserve. Présents en nombre, ils abroutissent leurs mets préférés, parmi lesquels l’anémone. Leur abroutissement n’a cessé de s’aggraver, selon la conservatrice.

Parmi les autres causes, citons le réchauffement climatique qui réduit un manteau neigeux pourtant essentiel à certaines espèces, ainsi que la fermeture des milieux ouverts, riches en biodiversité. Le couloir du Falimont est symptomatique de ce phénomène naturel qui fait débat depuis trente ans  : faute de moyens “historiques” pour les contenir comme le pâturage et les avalanches, lesquelles se font plus rares, rien n’empêche arbustes et arbres de coloniser le couloir.

École de la naturalité contre école de la biodiversité

Pendant longtemps, Gilbert Neyer s’est battu au sein du comité de gestion de la réserve pour faire valoir les dynamiques à l’œuvre et obtenir l’arasement des ligneux. De son côté, le botaniste Bernard Stoehr, également membre du comité de gestion, a fait partie des tenants du “laissez faire la nature”. « Mais je reconnais que nous nous sommes trompés, parce que nous escomptions que les avalanches feraient le ménage parmi les ligneux. »

« Dans une réserve naturelle, on laisse les milieux s’exprimer naturellement », appuie Emmanuelle Hans. Sauf lorsque les mécanismes naturels sont usés et les déséquilibres criants. « En trente ans, personne n’a arbitré cette querelle entre les deux écoles », poursuit-elle.

a belle anémone à fleurs de narcisse, autrefois très répandue, aujourd’hui limitée à moins d’une vingtaine d’individus.

a belle anémone à fleurs de narcisse, autrefois très répandue, aujourd’hui limitée à moins d’une vingtaine d’individus.

Mesures d’urgence pour la flore

Appelé à tenir compte de l’impact du changement climatique et des autres enjeux récents, le prochain plan de gestion de la réserve naturelle aura pour objectif une diminution maximale des pressions auxquelles est soumise la flore alpine ou arctique. « Nous allons remettre les priorités sur cette flore remarquable. Cela passera par des mesures d’urgence contre les abroutissements et l’étude de l’état sanitaire des chamois, mais aussi la réhabilitation de sentiers de plus en plus érodés sous la semelle des randonneurs comme le sentier du Falimont ou encore la mise en place d’une pâture contrôlée au pied du Falimont pour maintenir le milieu ouvert sans provoquer d’érosion. » En espérant que cela suffise.

Si le Frankenthal fait désormais pâle figure au vu des observations botaniques passées, le cirque glaciaire voisin, le Wormspel, présente une richesse floristique équivalente voire supérieure, selon Bernard Stoehr. Le Wormspel ne fait pourtant pas partie intégrante de la réserve naturelle et reste par conséquent soumis aux variables des intérêts particuliers. Pour logique qu’elle soit, sa protection n’est pas à l’ordre du jour, pour l’instant, alors qu’elle assurerait un complément d’oxygène à une flore qui en aurait bien besoin.

Le saviez-vous ?

▶  La réserve naturelle nationale du Frankenthal-Missheimlé occupe une surface de 746 hectares, entre le sommet du Hohneck et le Haut-Fourneau, près du Tanet.

▶  À l’origine de la création de la réserve, en 1995, figure le projet porté par les militants naturalistes de l’Association fédérative régionale pour la protection de la nature, qui deviendra Alsace Nature. Ces derniers voulaient créer un parc national sur les chaumes des Hautes Vosges et se sont d’abord heurtés au refus des élus. La gestation a été particulièrement difficile. Aujourd’hui, les élus sont des soutiens de la réserve naturelle.

▶  La majeure partie de la réserve, soit 80 %, est occupée par des forêts dont les deux tiers sont laissés en libre évolution. Elles n’ont pas vu la main de l’homme depuis au moins trente ans. 12 % de sa surface est occupée par l’agriculture.

▶  Le versant de la montagne sur lequel serpente le sentier des Roches, sous les Trois Fours, a été fragilisé par les sécheresses et les scolytes. C’est ici que se trouve la seule station d’épicéas autochtones des Vosges. L’espèce était présente il y a plusieurs milliers d’années, mais a été réintroduite au cours du XX e  siècle.

▶  Le sentier des Roches a fait l’objet de chantiers de sécurisation, qui se sont concrétisés par l’abattage d’arbres voisins du sentier. Sans eux, une fermeture aurait été envisageable. Ces travaux devraient s’étendre à terme, pour renforcer l’entretien du sentier.

▶  La flore frigophile n’est pas la seule richesse de la réserve : elle abrite notamment 190 espèces de coléoptères qui se nourrissent du bois mort et 200 espèces d’insectes aquatiques dans les eaux de ses tourbières.

▶  Missheimlé signifie “petite maison dans la prairie” en dialecte. “Toute ressemblance avec un lieu ayant existé dans une fiction”… etc.

Extrait de l'article du 24/1/2025 paru sur DNA

Face aux chamois, la flore patrimoniale des Hautes Vosges s’efface
En deux décennies, les botanistes vosgiens ont vu la flore remarquable du massif du
Hohneck, voire au-delà, se rabougrir et même disparaître sous la dent des chamois.
Si rien n’est fait, affirment-ils, la biodiversité incomparable de ce milieu pourrait être
aussi riche que celle d’un terrain de golf d’ici dix ans à peine…


 Pendant des siècles, l’écosystème des hautes chaumes s’est
forgé en l’absence de chamois et de cerfs »
Un cadeau encombrant ? Cadeau politique offert par les Allemands, le chamois a
été introduit dans le massif vosgien en 1956. « Auparavant, pendant des siècles,
l’écosystème des hautes chaumes s’est forgé en l’absence de chamois et de cerfs.
Des plantes spécifiques ont pu y prospérer. Même le pastoralisme ancien n’a pu
remettre en cause leur présence. Puis il a suffi de quelques décennies pour que le
chamois modifie le cortège de cette flore typique. Ainsi, en prélevant les boutons
floraux, il contribue à l’épuisement du stock de graines dans le sol, au Hohneck et de
plus en plus sur les autres crêtes. » Ce d’autant plus que le manteau neigeux ne
protège plus les végétaux.
800 à 1 200. La problématique n’est pas récente : en 2014, le même constat et les
mêmes causes étaient relevés au ballon de Servance. L’année suivante, le Livre
blanc pour un équilibre faune-flore en Alsace , signé par les organisations
forestières, confirmait une explosion des dégâts dus aux chamois. Aujourd’hui, des
associations environnementales plaident pour davantage de tirs de chamois (sans
viser leur éradication évidemment), à l’instar d’Alsace Nature. Il reste qu’il est très
difficile de se prononcer sur le nombre exact de chamois dans le massif vosgien :
entre 800 et 1 200 selon les chasseurs.
« Si la pression sur la flore est trop forte, il sera possible d’abattre
plus de chamois localement »
Une escorte pour les chasseurs. Ces constats sur la flore sont partagés par
certains chasseurs locaux. « Ils sont très clairs et nous allons dans leur sens. Il faut
viser une réduction douce et progressive, sinon les chasses se videront au grand
dam des adjudicataires, faute de gibier en nombre suffisant », illustre Christian
Bussart, président du groupement d’intérêt cynégétique 6 et qui relève toute la
difficulté de chasser sur les crêtes. « Le chamois est un gibier de prédilection. Mais
les couloirs sont pentus et les chasseurs vieillissants. Sans compter les touristes et
randonneurs, sur les crêtes qui nous mettent des bâtons dans les roues, voire nous
insultent. » À tel point que des chasseurs ont demandé l’aide de naturalistes du parc
pour les escorter. « Il serait pertinent de sensibiliser les visiteurs du site, avec des
panneaux par exemple », sollicite Christian Bussart. Président de la commission
grand gibier au sein de la Fédération de chasse du Haut-Rhin, Jean-Marie Boehly
acquiesce. « Nous avons acté le fait que si la pression sur la flore est trop forte, il
sera possible d’abattre plus de chamois localement. »
Des raisons multifactorielles
Il y en a trop… Pour Arnaud Foltzer, cette agonie patrimoniale n’est que l’expression
de la surdensité des chamois, « qui n’accordent aucun répit aux végétaux. Le
chamois a dépassé sa capacité d’accueil et comme il ne trouve plus assez à manger,
il colonise d’autres secteurs. » « Le surpâturage est une caractéristique d’une
densité trop importante », complète Michel Simon. « C’est la raison principale de son
extension à basse altitude, vers la plaine »
… Ou trop peu. « À l’échelle du massif vosgien, nos indicateurs biologiques ne vont
pas dans le sens d’une diminution de la population ou de sa sous-nutrition », défend
Jean-Marie Boehly, citant d’autres facteurs perturbants comme la surfréquentation
du massif. « Des raisons multifactorielles ont forcé les chamois à faire évoluer leur
comportement en privilégiant le milieu forestier. Avec le manque de diversité
alimentaire dans les forêts, la qualité de leur alimentation a baissé, avec un impact
sur les cornes, qui rapetissent. Cette évolution associée à la surfréquentation le
pousse vers des lieux où la nourriture est plus restreinte. Ce qui fait que lorsqu’il
fréquente des zones ouvertes, il rase tout… » décrit Robin Mistré, responsable
chamois pour la fédération de chasse, qui milite pour la constitution de zones refuge
où l’impact du chamois puisse être maîtrisé.

 

Face aux chamois, la flore patrimoniale des Hautes Vosges s’efface- article complet

Rédigé par ANAB

Publié dans #découverte nature

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J
Frigophile : un mot nouveau pour moi ;)
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A
😁 🥶
T
Merci de cet article très instructif.<br /> Abroutissement des chamois. Abrutissement des humains, irrespectueux de la nature, car celle-ci a été commodifiée à outrance. <br /> Réchauffement climatique qui empêche la Nature de faire son boulot naturel. <br /> Un triste bilan.<br /> De la Chapelle Sixtine à Rome au Musée du Louvre à Paris, du Mont Everest au Macchu Picchu, le plus beau de ce qu'il y a dans le monde est détruit par le surtourisme. Le plus grand nombre de randonneurs de parcs naturels sont, de par leur comportement, des touristes.
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A
Merci Toll. Ici le pire c'est le chamois qui broute tout. Les humains sont très nombreux mais dans l'ensemble très respectueux.<br /> Dommage que nos élus construisent des routes partout pour accéder aux fermes auberges ce qui aggrave la surfréquentation.<br /> Roland