Par
Pascale Tournier
Les émotions ont longtemps eu mauvaise presse. Dans la tradition occidentale héritée des penseurs antiques et des Lumières, elles sont jugées dangereuses. Trop sollicitées, elles menaceraient la raison critique et ouvriraient la voie aux manipulations. « On s’en méfie, elles ramènent au champ des passions et au fait de subir et de souffrir », rappelle l’écothéologien suisse Michel Maxime Egger, coauteur de Reliance, manuel de transition intérieure (Actes Sud).
Associés au corps, ces mouvements de l’âme suscitent même la crainte, lorsqu’ils s’expriment dans l’espace politique : « Si un pouvoir prétend uniformiser les affects, on tombe dans une logique totalitaire », souligne Paul Klotz, expert associé à la Fabrique écologique et à la Fondation Jean-Jaurès.
L’histoire a montré combien les régimes nazi, fasciste ou stalinien ont su exploiter la peur, la haine, la ferveur ou l’enthousiasme pour rallier les foules. Et encore aujourd’hui, certains mouvements populistes à tentation autoritaire savent capter les frustrations et les colères.
Mais réduire les émotions à ce rôle dangereux serait oublier leur pouvoir de mobilisation et de transformation. Partagées collectivement, elles ébranlent, elles mettent en mouvement – movere, en latin, signifie d’ailleurs « bouger ». Chowra Makaremi, autrice de Résistances affectives (La Découverte), rappelle combien la colère et l’indignation ont été à l’origine de luttes féministes, de Téhéran à Buenos Aires en passant par New Delhi. Elles sont, écrit-elle, « un point d’appui et de riposte face aux politiques de la cruauté ».
Penser la transition écologique
C’est ce levier qu’explorent aujourd’hui un nombre croissant de disciplines – psychologie, philosophie, littérature – pour penser la transition écologique. Un rapport publié avant l’été par le Groupe international d’experts sur les changements de comportement (Gieco), qui se veut le pendant du Giec pour les sciences sociales, en témoigne. Le constat est sans appel. Les rapports scientifiques s’empilent, répétant inlassablement les mêmes conclusions.
Dans le même temps, les catastrophes se multiplient : incendies, inondations, sécheresses… Et pourtant, une forme de déni nous habite.
Soutenu par plus d’un millier de chercheurs (anthropologues, psychanalystes, sociologues, etc.), le rapport relate l’échec d’un discours uniquement fondé sur les sciences naturelles. Les équations, modèles et probabilités ont certes façonné notre compréhension des crises climatiques et de la biodiversité, mais ils ne suffisent pas à changer nos comportements. Car « nous, humains, ne sommes pas des machines rationnelles. Nos décisions sont influencées par la fatigue, le confort, les habitudes, les désirs, mais aussi par des mécanismes inconscients ».
Dès lors, « les solutions techniques échouent si elles ne prennent pas en compte nos habitudes, nos valeurs et nos émotions ». Comme le soulignait déjà António Damásio dans l’Erreur de Descartes (1994), la raison a besoin des émotions pour s’exercer. « Toutes les études montrent que le cerveau dominant n’est pas le cerveau rationnel, mais bien l’émotionnel », appuie Hélène Jalin, docteure en psychologie et qui a collaboré au rapport.
Retrouver le « sentiment de nature »
Reste alors à retrouver ce lien sensible avec le monde naturel, condition essentielle d’une véritable mutation écologique. À renouer ainsi avec ce « sentiment de nature », comme l’appelait le géographe Élisée Reclus (1830-1905) : cet attachement affectif qui transforme la nature de simple décor en un lieu de sens et de vie partagée. « Quand on ressent la nature, on a envie de la défendre », résume Paul Klotz. Or, l’Occident a bâti une opposition radicale entre nature et culture. Certes, la nature apparaissait comme effrayante, il fallait s’en protéger. Mais l’industrialisation et l’urbanisation entraînant artificialisation des sols et destruction des paysages ont creusé un fossé abyssal.
Paul Klotz pointe l’étude du médecin britannique William Bird (2007) : « Elle montre qu’en quatre générations, les promenades des enfants autour de chez eux sont passées de 9 km à… 300 m. »
Difficile dans ces conditions d’entretenir un lien nourri avec ce qui nous entoure. Une coupure aux conséquences lourdes : « Elle génère aujourd’hui un malaise profond et une division intérieure : le décalage entre la perception de la gravité écologique et l’insuffisance de nos comportements engendre peur, anxiété, tristesse, voire dépression », note encore Michel Maxime Egger.
Cette discordance est précisément explorée aujourd’hui par des psychologues et praticiens de l’écologie intérieure. La pionnière en la matière est l’Américaine Joanna Macy, qui a inventé dans les années 1970-1980 « le travail qui relie » (TQR), une approche largement diffusée dans les milieux écologistes. Elle vise la reconnexion à soi, aux autres et à la Terre, afin de traverser l’angoisse écologique et retrouver la force d’agir. « Lors des séances, les participants partagent leurs émotions pour mieux les “composter”. Elles ne sont pas forcément négatives : la tristesse peut être perçue comme une forme d’amour ; derrière la colère se cache une soif de justice », explique Michel Maxime Egger.
Nommer, c’est déjà reconnaître
Françoise Keller, formatrice en communication non-violente et d’un atelier « Que faire de nos émotions face à l’état du monde ? », insiste : « Les émotions sont des indicateurs. Elles nous montrent nos besoins, nos aspirations, nos élans de vie. »
Les philosophes, de leur côté, réinventent les mots pour dépasser cette crise de sensibilité à laquelle nous sommes confrontés. Car nommer, c’est déjà reconnaître et donc ouvrir la possibilité d’agir. Dans les Émotions de la Terre. Des nouveaux mots pour un nouveau monde (LLL), Glenn Albrecht propose de nouveaux termes. Le plus marquant est sans doute la « solastalgie » : la douleur psychique causée par un changement environnemental négatif soudain ou progressif dans son milieu de vie.
Inspirés par les penseurs anglo-saxons, Philippe Descola, Vinciane Despret, Nastassja Martin ou encore Baptiste Morizot replacent eux aussi la sensibilité au cœur de notre rapport au vivant. Les récits de Morizot, par exemple, naissent d’expériences concrètes et sensibles : observer des loups, marcher dans une forêt, pister des traces. Lors de ses expériences en plein air, le philosophe peut éprouver de la curiosité, de l’admiration, parfois de la peur. Ces émotions sont des moteurs de connaissance. Ressentir de l’empathie, de l’émerveillement ou de l’inquiétude change notre regard sur ce qui nous entoure et nous amène à en prendre soin.
Créativité et pouvoir d’agir
Les philosophes ne sont pas seuls. Écrivains et artistes participent eux aussi à ce retour du sensible. Les romans écologiques, de Humus de Gaspard Kœnig (Éditions de l’Observatoire) à Cabane d’Abel Quentin (Éditions de l’Observatoire) ou Et vous passerez comme des vents fous de Clara Arnaud (Actes Sud), se multiplient en librairie. « Grâce à ces histoires émouvantes, les lecteurs envisagent la question écologique dans sa complexité. La créativité des écrivains leur rouvre aussi une porte du possible et de l’agir », observe Lucile Schmid, fondatrice en 2018 du Prix du roman d’écologie (qui a récompensé en 2025 Corinne Royer pour Ceux du lac, Seuil).
Dans des festivals comme Le Murmure du monde dans le val d’Azun, on écoute des auteurs assis dans l’herbe, au son des oiseaux, le regard tourné vers les sommets. Preuve que des événements littéraires contribuent à réenchanter notre relation au vivant. « Il peut y avoir aussi de l’inconfort, à être installé par terre mais aussi des imprévus comme des orages. Mais on s’adapte, à l’image de ce que l’on doit faire face au réchauffement climatique », constate la fondatrice, Mathilde Wolton.
Une question reste entière : comment traduire cette réhabilitation du sensible sur le terrain politique ? Une politique éco-sensible est-elle possible ? Paul Klotz veut y croire. C’est l’objet de sa note la Sensibilité à la nature, levier de transformation écologique et sociale : « Une politique éco-sensible, donnant notamment accès à tous à la beauté de la nature, a tout d’une nouvelle doctrine. En plus de la dimension écologique, elle permettrait d’accroître le bien-être individuel et collectif, la solidarité et la cohésion sociale. » Un beau programme pour 2027.