La reforestation des Andes gagne du terrain en Amérique du Sud

Publié le 6 Décembre 2025

Dans la province de Cuzco, des Quechua guidés par Constantino Aucca Chutas récupèrent dans la pépinière de jeunes arbustes afin de les replanter

Dans la province de Cuzco, des Quechua guidés par Constantino Aucca Chutas récupèrent dans la pépinière de jeunes arbustes afin de les replanter

paru sur lavie le 24/7/2025

Au Pérou, Constantino Aucca Chutas mobilise des milliers de villageois pour replanter les forêts disparues des Andes grâce au polylepis, un arbre endémique.
 

Dans la cordillère de Vilcanota au nord de Cuzco (Pérou), là où les collines dénudées portent les cicatrices d’une déforestation séculaire, des centaines de silhouettes en ponchos multicolores animent le paysage. Leurs gestes sont rapides et précis, les tâches bien réparties. Certains piochent la terre, d’autres plantent les boutures. À leur tête, Constantino Aucca Chutas, regard pétillant, bottes usées, visage tanné, est à l’origine d’une initiative unique au monde, reboiser les Andes avec les communautés locales.

« “Mon fils, ton nom de famille signifie guerrier. Tu dois lutter pour ta terre”, m’avait dit un jour mon père. Et c’est cette phrase qui m’a guidé tout au long de ma vie pour réaliser mon rêve de rendre aux Andes leurs forêts perdues », explique le Péruvien de 60 ans.

Né dans une communauté rurale des Andes, ce fils d’agriculteur quechua observe très tôt autour de lui une terre fatiguée. « Quand j’étais enfant, je me demandais pourquoi les montagnes étaient si nues. On m’avait répondu : Les arbres ne poussent pas ici », se souvient Constantino. Ses études de biologie et ses recherches lui révèlent une autre histoire.

« Au début de ma carrière de chercheur, j’ai pu étudier le réseau végétal du Pérou avec l’ornithologue danois Jon Fjeldsa, et classer les espèces les plus improbables du pays. J’ai découvert alors que les montagnes andines étaient recouvertes d’immenses forêts primaires composées de polylepis, un arbre endémique, seul capable de s’enraciner à très haute altitude, jusqu’à 5 200 mètres. Il s’agit là d’un arbre miraculeux car il apporte l’eau et donc la vie. Ses branches recueillent l’humidité des brumes montantes, ses mousses et ses lichens stockent l’eau pour la redistribuer dans le bassin fluvial situé en contrebas », explique patiemment le biologiste.

Fonte des glaciers et pénurie d’eau

Malheureusement, aujourd’hui, 80 % de ces forêts ont disparu, malmenées par des siècles de surexploitation du bois et par l’expansion des zones de pâturage avec pour première conséquence le tarissement des cours d’eau. Sous l’effet du réchauffement climatique, la fonte des glaciers aggrave la situation et la pénurie d’eau menace à terme la survie des communautés d’éleveurs quechua qui vivent dans ces régions d’altitude.


 

  À Abra Malaga, on trouve encore des forêts primaires de polylepis, espèce qui supporte la très haute altitude

À Abra Malaga, on trouve encore des forêts primaires de polylepis, espèce qui supporte la très haute altitude

« Sans solution, nous risquons d’assister à un exode rural sans précédent qui entraînerait la disparition de notre culture. Des familles quittent déjà leur terre pour aller grossir les bidonvilles de Lima. Difficile de rester les bras croisés. Le reboisement m’a paru l’unique solution mais à condition de le faire avec les populations locales. »

Constantino fonde alors l’Asociación ecosistemas andinos (Ecoan) en 2000. Elle fédère aujourd’hui plus de 60 communautés, soit environ 25 000 familles quechua, une véritable armée. Au programme, collecte des boutures, repiquage dans les pépinières et plantation. Pour une large adhésion de la population, il met au goût du jour deux anciens préceptes hérités des Incas : l’ayni, l’entraide, et la minka, le travail collectif au service du bien commun. « Ces valeurs ont permis d’atteindre chaque membre de chaque village. En quelques années, j’ai vu la mentalité des gens évoluer », confie Constantino.

À chaque saison des pluies, de décembre à mars, des villages entiers se mettent en marche. Arbustes sur le dos, de véritables caravanes humaines partent à l’assaut des pentes escarpées des Andes, pour recréer des forêts et sauver leur avenir. C’est le cas du village de Chupani.

4,5 millions d’arbres plantés

Ce matin-là, Constantino a rendez-vous dans le bourg aux airs de fête. Femmes, hommes, enfants, ils sont plus de 300 à avoir répondu présents pour cette journée de reforestation. Rythmé par le son des flûtes et des tambours, dans un joyeux brouhaha, chaque habitant récupère 100 pieds de polylepis et les emballe avec précaution dans des couvertures tissées. La veille, 30 000 pieds ont été récoltés dans la pépinière du village.

Dès que les conques sonnent le signal du départ, les villageois s’élancent à la suite de Constantino sous une petite bruine et malgré les 4 000 mètres d’altitude, le rythme est soutenu. Une heure et demie d’ascension plus tard, ils s’éparpillent sur les pentes de la montagne qui va accueillir les futurs arbres. À chaque saison des pluies, les populations de la cordillère de Vilcanota reboisent ainsi leurs terres communales. Depuis plus de 20 ans, 4,5 millions d’arbres ont été ainsi plantés au Pérou.

Aujourd’hui, Constantino s’enorgueillit d’avoir pu motiver et soulever tout un peuple réuni autour d’un objectif commun, celui d’une reforestation massive. « Dans le passé, nous étions unis pour la première fois sous l’empire inca. La deuxième fois pour nous libérer des Espagnols et pour notre indépendance. Aujourd’hui, nous nous réunissons pour la troisième fois, pour un petit arbre : le polylepis ! »

En 2018, sa rencontre avec Florent Kaiser, de l’ONG Global Forest Generation, donne une nouvelle dimension au projet. « Constantino rêvait d’étendre son projet de reforestation à toute la chaîne andine au-delà de son Pérou natal. J’essaie de rendre ce rêve possible », explique Florent, qui a fondé Acción andina avec Constantino, le premier programme de reboisement à grande échelle en Amérique du Sud.

Reconnaissance internationale

Le polylepis pousse le long d’un corridor de 5 000 kilomètres traversant sept pays. Acción andina est maintenant présent en Équateur, en Bolivie, en Argentine, au Pérou, au Chili, et bientôt en Colombie et au Venezuela, avec un million d’hectares destinés à la reforestation. Avec 24 projets de reforestation à travers les Andes, 160 communautés locales impliquées et 10 millions d’arbres déjà plantés, les chiffres sont éloquents et la reconnaissance internationale vient enfin.

Constantino Aucca Chutas, élu Champion de la terre par les Nations unies, et Florent Kaiser, de Global Forest Regeneration

Constantino Aucca Chutas, élu Champion de la terre par les Nations unies, et Florent Kaiser, de Global Forest Regeneration

Après le titre « Champions de la Terre » décerné par les Nations unies, le biologiste péruvien se voit récompensé par le prix Rolex à l’esprit d’entreprise, et le programme d’Acción andina reçoit le prix Earthshot du prince William, en 2023.

« Le projet de reboisement doit nous survivre, et durer 100 ou 200 ans. Les leaders de demain à l’image de Constantino ne sont pas encore nés. Nous plantons des graines dans le sol, mais aussi dans la tête et dans le cœur des hommes », affirme Florent Kaiser.

En attendant, une étincelle est née dans les Andes, celle d’un espoir qu’un jour les forêts de polylepis recouvrent à nouveau les hautes terres permettant la survie des espèces menacées et des hommes qui ont bâti leur identité et leur culture sur ces hautes terres. Et ce sont les habitants eux-mêmes qui, désormais, en sont les plus convaincus.

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T
Merci pour cet article réjouissant.
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A
😊
B
Tout simplement BRAVO ET MERCI, exemple à suivre.
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A
😊