Le Ganga cata menacé par une ligne à très haute tension
Publié le 13 Décembre 2025
Le ganga cata, aussi connu sous le nom de « Taragoule », a vu son aire de répartition s’effondrer en France au cours du XXᵉ siècle. -
paru sur Reporterre le 3/12/2025
Le ganga cata vit sur la plaine de la Crau, grignotée par l’urbanisation. Un projet de ligne à très haute tension pourrait provoquer son extinction. Munis d’une longue-vue, nous sommes partis à la recherche de cet oiseau rare.
our avoir une chance de l’apercevoir, mieux vaut allumer un cierge », avertit d’emblée Clotilde Pérot-Guillaume avant même notre arrivée. Voir un ganga cata tient en effet du coup de chance. Installée dans le véhicule des gardiens de la Réserve naturelle des Coussouls de Crau, jumelles longue-vue en main, la salariée du Conservatoire d’espaces naturels de Provence-Alpes-Côte d’Azur (CEN Paca) scrute attentivement le paysage. Soudain, les prairies luxuriantes de la « Crau verte » — la plaine de la Crau couvre 600 km carrés — disparaissent pour laisser place à une vaste étendue dépourvue d’arbres.
Le soleil inonde la « Crau sèche », ultime steppe semi-aride de France. Ici, le vent souffle quasi quotidiennement et fait onduler des herbes dessinant des vagues dorées à perte de vue. Lorsque celles-ci sont plus clairsemées, Clotilde prévient : « Nous sommes sur son territoire. » Autour de nous des tapis de galets, avec au nord le massif des Alpilles et, au sud, les fumées noires de Fos-sur-Mer. Situé aux portes de la commune d’Arles, dans les Bouches-du-Rhône, l’ancien delta de la Durance, les Coussouls sont le dernier refuge du ganga cata
Wendy Whitfield, Clotilde Pérot-Guillaume et Hugo Deglarges, du CEN Paca, à la recherche de gangas dans les Coussouls de la Crau.
Il ne reste que 10 000 hectares de cet écosystème unique, constitué à 70 % de galets arrachés aux Alpes pendant des millions d’années. Parce que son habitat est menacé, le ganga cata est considéré comme étant en « danger critique d’extinction » en France.
Une ligne à très haute tension — un projet de RTE, le gestionnaire du réseau français de transport d’électricité — pourrait bel et bien l’achever. C’est la conclusion des services de l’État, telle que présentée dans une note confidentielle, révélée par Marsactu fin novembre et consultée par Reporterre.
Clotilde Pérot-Guillaume, cheffe de projet et animatrice du programme national d’action en faveur de la conservation du ganga cata au Conservatoire d’espaces naturels de Paca.
Un maître du camouflage
Autrefois présent dans les Pyrénées-Orientales, l’Hérault ou encore le Vaucluse, où il était connu sous le nom de « Taragoule », le ganga cata a vu son aire de répartition s’effondrer en France au cours du XXᵉ siècle, sous l’effet de l’urbanisation et de la transformation des pratiques agricoles. On peut toutefois en rencontrer en Espagne, en Asie centrale et au Maghreb.
Cette espèce emblématique des pelouses sèches méditerranéennes ne compte plus que 400 à 500 individus en France, maintenus en Crau grâce au pastoralisme extensif. Le pâturage ovin, présent depuis le Néolithique, façonne une végétation riche en plantes à graines, la base de son alimentation. « Les gangas recherchent des pelouses extrêmement rases, pas plus de 15 cm de hauteur. C’est pour cela qu’on les retrouve souvent près des bergeries », précise Clotilde, chargée de l’animation du plan national d’action du ganga cata, politique financée par l’État qui vise à assurer le bon état de conservation de l’espèce.
Balancée de gauche à droite par le sentier caillouteux, Wendy Whitfield, garde de la Réserve des Coussouls de Crau, freine brusquement et lève ses jumelles. « On ne peut l’observer qu’en vol », dit-elle. Du haut de sa trentaine de centimètres, le ganga cata est un expert du camouflage : ses plumes orange, jaunes et blanches se fondent parfaitement dans le paysage minéral. Si ce mimétisme le protège de ses prédateurs, il contribue aussi à sa méconnaissance du grand public.
es Coussouls sont un écosystème dépendant du pastoralisme. Cette pratique, sur de très grandes surfaces, existe depuis le Néolithique et la Réserve naturelle des Coussouls de Crau participe à la préserver
Habituée aux inventaires ornithologiques, elle repère un ganga cata parmi d’autres oiseaux. Seul un œil expert le distingue. « Heureusement, son cri rappelle celui d’une mouette : en entendre une en Crau, c’est sûrement un ganga », sourit-elle.
« De manière générale, la plaine de Crau et ses espèces sont moins connues que celles de la Camargue. Pourtant les enjeux sont aussi cruciaux : c’est la dernière steppe pierreuse d’Europe, et de nombreuses espèces menacées y ont trouvé refuge », souligne Clotilde, également chargée du plan national d’action de l’alouette calandre et du plan régional d’action pour l’outarde canepetière.
Un « super papa »
En période de reproduction, le mâle et la femelle se relaient pour couver. Mais c’est exclusivement au mâle qu’incombe la mission vitale d’apporter de l’eau aux poussins dans un milieu dépourvu de toute source. L’été, les ornithologues ont observé le déplacement, deux fois par jour, de l’oiseau jusqu’aux Marais du Vigueirat, une réserve naturelle située en Camargue à une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau.
Là, le mâle utilise ses plumes et sa cage thoracique pour emmagasiner de l’eau, jusqu’à 20 % de son poids ! De retour au nid, une scène unique se déroule alors : les poussins tètent les plumes imbibées du mâle pour s’hydrater.
« Je ne vois pas comment l’espèce pourrait survivre à une telle infrastructure »
Ces déplacements quotidiens contraignent les gangas à survoler la RN568. C’est précisément sur le terre-plein central de cette route où RTE projette d’ériger une ligne à très haute tension (THT). Le projet qui vise à acheminer de l’électricité pour décarboner et réindustrialiser la zone de Fos-sur-Mer traverse l’ouest de la plaine de la Crau. Elle recoupe l’habitat et les voies de migrations de cinq espèces menacées : l’aigle de Bonelli, le faucon crécerellette, l’outarde canepetière, l’alouette calandre et enfin le ganga cata, le plus fragile.
Le ganga cata est une espèce mimétique qui se fond dans le paysage, raison pour laquelle il est très difficile de l’observer.
Au regard de toutes les connaissances scientifiques disponibles, je ne vois pas comment l’espèce pourrait survivre à une telle infrastructure placée sur son itinéraire principal d’abreuvement », s’inquiète Clotilde.
Des pylônes électriques mortels
Le CEN Paca, gestionnaire de la Réserve naturelle des Coussouls de Crau, avec la chambre d’agriculture des Bouches-du-Rhône, a alerté lors du débat sur l’avenir industriel de la zone de Fos-sur-Mer organisé par la Commission nationale du débat public (CNDP) sur le risque sans précédent d’atteinte que feraient peser plusieurs projets sur des espaces protégés. Le projet de transport d’hydrogène (Natran, ex-GRT Gaz), la liaison routière Salon-Fos et le Canal bleu Provence prévoient de rogner sur des hectares de Coussouls. « L’accélération de l’artificialisation des sols prévue par les projets soumis au débat menace de dévoyer les efforts de protection de la nature déployés par la puissance publique », prévient l’association.
Relique de la Seconde Guerre mondiale, ces tas de pierres couvrent la Crau « sèche ». Au départ disposés pour empêcher tout atterrissage d’avions ennemis, ils servent désormais de refuge à des espèces comme le lézard ocellé.
Ses conclusions rejoignent celles de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) Occitanie. Leur avis, tel qu’énoncé dans la note secrète, s’appuie sur une étude menée en 2024 en Espagne, où vivent 90 % des oiseaux steppiques européens, montrant la dangerosité des lignes électriques pour ces espèces.
Face aux inquiétudes, RTE mise sur la compensation. Avec jusqu’à 50 espèces végétales différentes au mètre carré, les Coussouls ne sont pas compensables, estime Clotilde : « On ne recrée pas en quelques années ce que des millénaires ont façonné. »
Une zone refuge en péril imminent
Le gestionnaire du réseau électrique s’engage aussi à contribuer à un programme de renforcement de la population par la réintroduction de spécimens espagnols. Là aussi, les spécialistes estiment que les conditions ne sont pas réunies pour une telle manœuvre : « Les populations espagnoles se portent mal. Et nous n’allons pas intégrer des espèces dans un environnement dégradé », poursuit Clotilde.
Avant de résumer : « Actuellement, l’État mène deux politiques incompatibles : la réindustrialisation de Fos-sur-Mer et la protection de l’environnement. Entre les deux, il va falloir faire un choix, sachant que nous avons des engagements européens et internationaux en matière de protection du vivant. » Rien que l’espèce ganga cata est protégée au titre de la Convention de Berne ratifiée par la France en 1979 et par la directive européenne « oiseaux » de 2009.
Un oiseau protégé qui se fait timide ce jour-là. Nous rentrerons quasi bredouilles. Mais le lendemain, Reporterre reçoit un message : « 92 gangas vus par Wendy en vol avec des pluviers dorés ! »
À cette période de l’année, les gangas catas sont particulièrement sociables. Ils se regroupent notamment avec les outardes. Ces dernières, plus hautes sur pattes, perçoivent mieux les prédateurs et leur cri leur sert aussi d’alerte. Une alliance de circonstance.
Comme l’outarde canepetière est l’emblème de la lutte contre les mégabassines, le ganga cata deviendra-t-il celui de la lutte contre la ligne THT, un projet qui rassemble contre lui agriculteurs, chasseurs et écologistes ?
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