Olivier Remaud est philosophe et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Dans son dernier ouvrage, Quand les montagnes dansent (Actes Sud), il nous invite à regarder autrement le monde qui nous entoure et en particulier ces masses rocheuses, moins inanimées qu’elles n’y paraissent.
Pourquoi en tant que philosophe s’intéresser à la montagne ?
Il n’y a rien de plus beau qu’un glacier suspendu en montagne ! C’est un mariage inédit entre la pesanteur et la légèreté, une énigme qui attire irrésistiblement l’attention. Si on le regarde longtemps, on a même l’impression qu’il respire. Dans ce livre, Quand les montagnes dansent. Récits de la Terre intime (Actes Sud), je reprends l’une des interrogations d’un précédent ouvrage, Penser comme un iceberg (Actes Sud) : ce que l’on croit inanimé est-il vraiment inanimé ? Dans les cosmologies autochtones, les entités matérielles naturelles comptent : on parle aux glaciers, aux pierres, aux vents, on les consulte comme des ancêtres qui font partie de la famille.
De plus en plus, les scientifiques admettent par ailleurs que leurs « objets » d’étude sont des « sujets », des êtres qui portent des mondes entiers avec eux. Ils pleurent lorsqu’un glacier disparaît ou qu’une montagne est éventrée. Il n’y a pas de contradiction entre les animismes et les sciences, comme nous le rappelle si justement l’anthropologue Tim Ingold. Il m’a semblé intéressant de creuser cet argument d’un lien intime qui s’établit entre des humains et des non-humains.
Vous montrez dans votre livre comment la géologie met le doigt sur un rapport au temps long…
J’aime les montagnes parce que leurs échelles de temps sont longues. Elles nous rendent humbles. Il se trouve que nous avons aussi des traits communs. Aucune montagne n’est éternelle. C’est contre-intuitif, car les hauteurs nous semblent immobiles. Mais comme tout être, les chaînes montagneuses naissent, grandissent, puis décroissent et meurent. Elles ont des rides et se métamorphosent en laissant des traces. Une simple falaise présente des reliefs sculptés par d’anciens glaciers ou des soulèvements telluriques. Si un océan se trouvait là quelques millions d’années auparavant, des fossiles marins affleurent sur les parois.
Nous n’avons pas besoin d’être des géologues de métier pour éprouver la présence des terres qui nous ont précédées. Mais la géologie nous remet à notre place. Et que l’on soit scientifique ou non, le lien à la durée épaisse se tisse par le corps. Il suffit de toucher une vieille roche pour toucher le temps lui-même. On devine alors que la montagne « possède un intérieur », selon la belle formule de l’autrice écossaise Nan Shepherd (1893-1981). Tentez d’ailleurs une expérience : vous trouvez une anfractuosité quelque part, vous vous installez dedans, ou sur son seuil, et vous basculerez rapidement dans ses strates, ses creux, ses plis, vous vivrez en quatre dimensions, comme si vous deveniez la montagne elle-même. C’est le sentiment que j’ai eu sur un petit plateau du Queyras.
Vous dites que la montagne peut être aussi « liquide », à savoir qu’elle se rapporte à l’eau…
Les montagnes ne sont pas aussi « solides » qu’on le pense. Les pluies s’infiltrent. Quand un orage éclate, le ciel et la terre se réunissent. Avec la fonte des glaciers, les ruisseaux souterrains, les torrents, toutes ces eaux participent au travail d’érosion. Elles transportent des sédiments, mélangent des éléments nutritifs et chimiques dans les sols et contribuent à dissoudre autant qu’à reformer les blocs de pierres. Preuves vivantes d’un lien ancestral avec la mer, les lichens qui tapissent les roches profitent de tant d’humidité.
Dans le massif du Queyras, du côté de la haute vallée du Cristillan, où j’ai passé du temps, des lambeaux de croûte océanique apparaissent sur les versants élevés. Là, il y eut un océan. La Terre a beaucoup dansé depuis. Elle a hissé des roches profondes. Au point que le bas se retrouve en haut. Tous les matins, avant l’aube, j’ai sans doute moi aussi un peu valsé sur le sentier qui me conduisait au plateau de Clausis : enfant, je croyais déjà marcher au fond d’un océan lorsque nous randonnions en montagne avec mes parents, je me sentais suspendu, comme si je nageais et étais porté par des matières fluides.
En montagne, vous appelez à faire fonctionner tous nos sens et pas seulement la vue…
Les montagnes abritent des écosystèmes fauniques et floristiques complexes qui entremêlent des biographies de vivants. Tous nos sens sont mobilisés. Dans beaucoup de traditions de connaissance, la vue est l’organe de l’intellect. Mais si on écoute en fermant les yeux, ce qui paraît silence ne l’est plus vraiment, on distingue une multitude de voix plus discrètes, les tonalités du vent se combinent avec les sons émis par des animaux. Le « paysage sonore » (Raymond Murray Schafer) des montagnes est incroyablement riche. Nan Shepherd n’écrit-elle pas que la musique des torrents, des ruisseaux, des rivières leur est aussi essentielle que « le pollen aux fleurs » ? À une certaine altitude, le corps prend la relève de l’esprit. Il nous rappelle que la séparation entre l’organique et l’inorganique, le vivant et l’inerte, est floue. Tout se met à parler et à se répondre.
Votre point d’observation est donc ce fond de vallée du massif du Queyras qui est un « régime intermédiaire ». Qu’est-ce que cela implique ?
Je suis monté au plateau de Clausis afin de partager un peu la vie de la montagne qui se réveille. Autour de 2 400 mètres, on atteint le niveau où les arbres verticaux ont généralement disparu. Ils laissent la place à des parois minérales, la végétation devient rase, plus éparse. Ce niveau de transition n’est pas vraiment celui de la performance sportive, qui vise les sommets élevés. Mais on y comprend bien nos interdépendances avec les non-humains. On a d’abord l’impression que rien ne vit sur des versants caillouteux. C’est une erreur. Surtout en automne, la faune se répartit autrement, les uns se cachent, les autres se manifestent, chacun se prépare à l’hiver qui vient.
À cette altitude, la montagne est pleinement une entité multispécifique, un foyer d’interactions et de cohabitation entre les vivants, un espace de dialogue entre des êtres d’espèces différentes. Les crêtes, les cimes, la ligne du ciel, toutes ces perspectives se distinguent nettement. Et l’on peut observer des mondes sauvages en train de vivre. Que rêver de mieux !
L’écologue forestier américain Aldo Leopold (1887-1948) avait cette formule « penser comme une montagne », pouvez-vous l’expliquer…
C’est une formule que l’on trouve dans Almanach d’un comté des sables, paru en 1949, juste après la mort de son auteur. Aldo Leopold s’adresse à ses amis vachers et leur parle du loup qui aide à réguler les populations de cerfs. Sans lui, le feuillage des arbustes serait dévoré et la chaîne trophique déséquilibrée. Aussi leur recommande-t-il d’adopter le point de vue de la montagne pour saisir le sens de la présence du loup. C’est le point de vue de l’ensemble des interdépendances, celui qui nous décentre et qui nous amène à nous interroger sur les conditions d’une cohabitation avec d’autres êtres que nous. Ce regard est plus que jamais d’actualité.
La montagne est très présente dans la période romantique…
Le romantisme cultive le style du sublime. Beaucoup de tableaux nous montrent des humains en train de contempler la grandeur de la montagne. Nous assistons à un spectacle. Dans le sublime, on lutte aussi avec les éléments. La confrontation du moi individuel avec la nature, où se mélangent l’admiration et la crainte, a donné des récits d’expérience inoubliables. Les montagnes ne sont pourtant pas des décors que nous pouvons utiliser selon nos envies.
Elles sont des partenaires écosystémiques bienveillants à condition de les respecter. Cessons par exemple de mécaniser les versants et laissons-les se réensauvager. Ce dernier point est important. Il concerne l’avenir de la montagne. Les glaciers fondent, et nous savons combien nous avons intérêt à être plus sobres. Sans doute notre rapport aux montagnes change-t-il peu à peu. Nous sommes plus conscients des enjeux écologiques. Mais il y a encore des projets insensés. Réduisons notre empreinte dans ces milieux, devenons solidaires avec les temps longs de la Terre, prenons soin de cette mémoire-là.