Maquereau: le gouvernement sacrifie la pêche artisanale au profit des navires usines

Publié le 2 Février 2026

Un pêcheur décharge des maquereaux d'un seau à Brest, le 11 décembre 2025

Un pêcheur décharge des maquereaux d'un seau à Brest, le 11 décembre 2025

Un quart de la flotte française est affecté par la baisse des quotas de maquereaux décidée au niveau européen pour lutter contre la surpêche. Selon l’ONG Bloom, la répartition de ces quotas favorise les navires-usines.

Pour parler de son métier, Charles Braine n’a plus que l’imparfait à disposition. « Vous pêchez le maquereau ? », demande-t-on à l’artisan breton qui œuvre à la ligne — l’une des techniques les plus sélectives et respectueuses des fonds — sur un petit bateau de 6 mètres. « Je pêchais », nous répond-il avec un rire jaune. « Jusqu’au 31 décembre. »

Depuis le 1er janvier 2026, et au moins jusqu’à début mars, le pêcheur n’est plus autorisé à pêcher que 20 kilos de maquereaux par jour, pour un maximum de 100 kilos par mois — soit le volume qu’il avait le droit de pêcher, l’année dernière, en une journée.

« C’est la cata », souffle celui dont les finances hivernales reposent quasi-exclusivement sur cette espèce. De ces 100 kilos, il ne peut espérer tirer que 800 euros, alors que ses frais fixes s’élèvent à 2 500 euros. Cet hiver, son bateau restera donc au sec. Le capitaine s’est résigné à travailler sur le bateau de pêcheurs d’oursins en bouteille.

À Brest, le ligneur William Macke, qui travaille sur un navire de 7 mètres 30, le Penn ar Fish, a lui aussi renoncé à pêcher le maquereau, son quota ayant été divisé par quatre (de 200 à 50 kilos par jour). « Ça ne vaut plus le coup », explique-t-il, dépité. À regret, il s’est tourné vers la dorade grise, moins rentable. Le maquereau constitue d’ordinaire 45 % de son chiffre d’affaires annuel.

Une espèce systématiquement surpêchée

D’après les chiffres du ministère chargé de la Mer et de la Pêche, 1 300 navires — près d’un quart de la flotte française — sont affectés par la récente baisse des quotas de maquereaux, poissons parmi les plus consommés du pays. La sentence est tombée fin décembre, à Bruxelles. En accord — pour une fois — avec les recommandations scientifiques, les États européens ont décidé de réduire de manière significative les niveaux de capture de cette espèce. La France ne pourra en pêcher que 2 400 tonnes pour les six premiers mois de 2026, contre 16 000 tonnes en 2025.

Cette diminution était cruciale : selon le Conseil international pour l’exploration de la mer (Ciem), les populations de maquereaux de l’Atlantique Nord-Est sont « proches du point de rupture ». À cause du réchauffement climatique, ces petits poissons au dos zébré ont commencé à migrer vers le nord au début des années 2000.

Lire aussi : « Proches du point de rupture », les maquereaux victimes de la surpêche

Dans l’espoir de profiter de cette manne, l’Islande, les îles Féroé et la Norvège — qui n’appartiennent pas à l’Union européenne — ont augmenté leurs prises de manière unilatérale. Les 27, de leur côté, ont maintenu le niveau historique de leurs captures, sans prendre en compte la redistribution des cartes climatiques. Faute d’accord entre ces différents acteurs, l’espèce est systématiquement surpêchée depuis une quinzaine d’années.

Sans une réduction d’au moins 70 % des prises en 2026, les populations de maquereaux pourraient échouer à se reconstituer, selon le Ciem. Avec des conséquences en cascade : « Le maquereau est une espèce fourrage, explique le chercheur en écologie halieutique à l’Institut Agro Didier Gascuel. Il nourrit des oiseaux, des mammifères marins, mais aussi des poissons à forte valeur commerciale. » Son effondrement porterait donc atteinte à l’ensemble de l’écosystème — et à ceux qui l’exploitent.

Les navires-usines ont été « surprivilégiés »

Le problème, selon les associations de protection de l’océan Bloom et Pleine Mer (que Charles Braine préside) est que le ministère de la Mer, en répartissant ces quotas amaigris sur les deux premiers mois de l’année, n’a pas fait de distinction entre la pêche industrielle et la pêche artisanale. L’article 17 de la Politique commune des pêches (qui régit le secteur au sein de l’Union européenne) recommande pourtant de prendre en compte les caractéristiques environnementales, économiques et sociales des bateaux lors de l’attribution des quotas.

Les navires-usines ont été « surprivilégiés », dénonce Laetitia Bisiaux, chargée de projet chez Bloom. Un document obtenu par Bloom, émis par l’organisation de producteurs FROM Nord (chargée de répartir les quotas entre ses 153 adhérents, dans une zone allant du golfe de Gascogne jusqu’à la mer de Barents) révèle que le Scombrus et le Prins Bernhard, deux chalutiers-congélateurs de plus de 80 mètres de long, ont été autorisés à réaliser 4 % de prises « accessoires » de maquereaux par marée.

Lire aussi : La France pourra pêcher 3 fois moins de maquereaux en 2026

« Sachant que leurs marées durent entre deux et trois semaines, et qu’ils peuvent pêcher jusqu’à 150 tonnes par jour », explique Laetitia Bisiaux. Cela revient à environ 6 tonnes par jour, selon la chargée de projet.

Le Scombrus et le Prins Bernhard appartiennent tous deux à France Pélagique, filiale du géant néerlandais de la pêche industrielle Cornelis Vrolijk. Bien qu’ils battent pavillon français, c’est aux Pays-Bas, à IJmuiden, que leurs cargaisons sont déchargées. Le document de FROM Nord précise qu’il leur est (comme pour le reste de leurs adhérents) interdit de cibler spécifiquement le maquereau. Les prises « accessoires » qu’ils ont obtenues correspondent malgré tout, selon les calculs de Bloom, à la moitié du quota national de cette espèce entre janvier et mars.

Changer les règles de répartition

« On pourrait sacrifier deux navires-usines pour faire en sorte que les autres entreprises puissent survivre », juge Laetitia Bisiaux. Selon elle, le modèle actuel de répartition des quotas (fondé sur le niveau antérieur des captures, et non sur la soutenabilité des techniques employées) « pose question, dans un contexte où plusieurs espèces vont mal ».

« L’article 17 de la Politique commune des pêches permettrait de donner plus aux bons élèves de l’environnement, ou à ceux qui sont économiquement plus dépendants de l’espèce », estime Didier Gascuel. Changer les règles de répartition, dit-il, permettrait de « maximiser les bénéfices que la société tire du petit quota de maquereaux qu’il reste aujourd’hui ».

« J’ai déjà perdu la moitié de mon chiffre d’affaires de l’année »

Cela pourrait être organisé à l’échelle nationale, mais également européenne : en 2025, la France a par exemple cédé plus de 26 000 tonnes de merlan bleu à la Pologne pour le compte de l’Annelies Ilena, un navire-usine de 135 mètres ayant pour actionnaire le néerlandais Parlevliet & Van der Plas. Le ministère de la Mer aurait pu, en échange, exiger un quota de maquereaux néerlandais à distribuer aux artisans français, imagine le professeur à l’Institut Agro.

Un espoir : au cours des prochaines semaines, le ministère doit statuer sur la répartition des quotas de maquereaux pour le reste de l’année. Prendra-t-il mieux en compte les besoins des pêcheurs artisans au deuxième trimestre ? « Ça serait trop tard, lâche, amer, Charles Braine. Nous, c’est en hiver qu’on pêche le maquereau. » Quoi qu’il arrive, dit-il, « j’ai déjà perdu la moitié de mon chiffre d’affaires de l’année ». Sollicités, le FROM Nord et le ministère de la Mer n’ont pas répondu à Reporterre.

Rédigé par ANAB

Publié dans #préserver les ressources, #Consommation

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B
Qui a dit: "Ce quinquennat sera écologique ou ne sera pas" ?
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A
Paroles, paroles mais des actes positifs nenni tu as raison de le relever Bern@rd<br /> Roland
C
Faisons-nous à nouveau l'avocat du diable.<br /> Sans abonder dans la partie politique de l'oeuvre de Karl Marx force est de reconnaître que l'analyse des rapports entre superstructure politique et infrastructure économique est juste et que l'extension au monde de l'économie capitaliste libérale a eu comme résultat de transformer nos états en appendices de la machine économique devenue TOTALEMENT autonome.<br /> L'état français comme la machine ( non démocratique ) européenne ne font que répondre aux injonctions des lobbies ,des plus forts. Libéralisme et libre-échangisme sont les deux mamelles de nos pays pour parler comme le bon Sully.<br /> Les intérêts des populations, économiques et culturels, la préservation des ressources, de la la nature<br /> s'inscrivent en second plan après la défense d'un système économique.<br /> Système économique qui nous mène à notre disparition.<br /> Quant à la nature , elle est bien loin!
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A
Et oui, Christian, un exemple de plus de la dérive vers le tout profit immédiat peu importe ce qu'il en sera demain des humains et de la nature ...<br /> Roland