Patrimoine vivant, l’arbre têtard aux nombreuses vertus retrouve une vocation
Publié le 24 Janvier 2026
Paru sur l'Alsace le 12/1/2026. Transmis par Bernard. Merci Bernard.
Autrefois, ses usages étaient multiples. Aujourd’hui, on le maintient sur pied pour le florilège de services écosystémiques qu’il rend. Longtemps proscrit, l’arbre têtard, saule ou autre, semble bénéficier d’un retour en grâce alimenté tant par des considérations économiques qu’écologiques.
Difficile de ne pas penser aux contes d’antan qui griment les forêts en cortèges de formes torturées et fourchues. Ou alors aux Ents, ces arbres-créatures inventés par J. R. R. Tolkien dans Le Seigneur des anneaux… À Offendorf, au nord de Strasbourg, une grappe de saules têtards se dresse entre prairie et roselière, le tronc massif s’étirant pour s’échapper hors du sol et les branches griffant le ciel bas. Thomas saute dans sa mini-pelle hydraulique et actionne le sécateur qui équipe le bras de l’engin. Il se saisit des branches des arbres, les coupe et les empile sur un tas sans se soucier de leur longueur ni de leur poids. L’arbre étêté, Thomas s’empare d’une échelle et rase les derniers moignons pour niveler la trogne des arbres.
Un chantier d’étêtage en cours dans la forêt d’Offendorf, le long du Rhin, au nord de Strasbourg. Sans ces élagages, les arbres taillés en têtard, comme ce saule, sont condamnés à terme. Photo Laurent Réa
Tailler un saule têtard n’est pas chose aisée. « On travaille en hauteur et les plus grosses branches risquent de casser. C’est un travail dangereux. » Thomas connaît bien son sujet. « Gamin ; j’avais un instituteur qui nous emmenait dans ces vieilles saulaies, pour découvrir la vie dans les bois. J’en ai gardé un beau souvenir et l’envie de travailler ici », livre-t-il.
Les projets d’élagage de têtards portés par des collectivités ou des organismes tels que l’ONF, comme ici à Offendorf, succèdent aux travaux agricoles d’autant, pour la conservation de ces arbres.
L’ancien instituteur en question contemple l’avancée du chantier. Naturaliste au long cours, François Steimer voue une attention toute particulière à ces vestiges d’un autre temps. « Les têtards, qu’il s’agisse de saules plus courants dans la plaine d’Alsace, de frênes, de charmes voire de chênes, appartiennent à notre patrimoine culturel », maintient-il. « Ils tirent leur nom des tailles périodiques qui provoquent des bourrelets et font grossir la tête du tronc. Formés grâce à l’action humaine, les têtards existent depuis longtemps et font partie intégrante des paysages des bords du Rhin et des Rieds. On les utilisait pour la vannerie, les sabots, les fascines. »
On utilisait aussi le terreau accumulé dans les troncs des vieux saules, comme à Hochfelden, dans lequel les tabaculteurs faisaient leurs semis. À Cleebourg, les viticulteurs faisaient également pousser de petits saules dans les vignes, qu’ils taillaient chaque année pour disposer de liens.
« Il est sorti de l’oubli, un coup d’arrêt a été mis à sa disparition »
Autant d’usages qui ont vécu. De fait, les têtards aussi. « Sans entretien, leurs branches s’épaississent et finissent par rompre, condamnant l’arbre tout entier », prévient Claude Hoh, conseiller forêt à la chambre d’agriculture d’Alsace. « Suite au prosélytisme des naturalistes, des chantiers d’entretien se sont multipliés dans la plaine. Mais il faut sensibiliser et susciter leur retour en grâce en permanence », insiste-t-il. « Il est sorti de l’oubli, un coup d’arrêt a été mis à sa disparition », confirme François Steimer. « Les habitants qui jouxtent les forêts rhénanes ont pris conscience de son intérêt patrimonial et s’investissent dans les chantiers bénévoles », se réjouit-il.
Si ce ne sont pas les riverains, des organismes tels que l’Office national des Forêts (ONF) ou le Conservatoire des espaces naturels d’Alsace prennent le relais depuis quelques années. C’est le cas dans les réserves naturelles et biologiques d’Offendorf, en ce matin brumeux de décembre, où Thomas étête son arbre et où des saules avaient été plantés, puis taillés en têtard dans le cadre d’un projet de réimplantation du castor. « Ces travaux d’entretien relèvent d’une mission d’intérêt général pour le maintien de la forêt rhénane et le soutien apporté aux saulaies magnifiques qui peuplent encore le bord du Rhin », présente Jonathan Fischbach, responsable environnement à l’ONF Nord Alsace. De son côté, le Syndicat des eaux et de l’assainissement recense tous les arbres têtards encore debout dans la bande rhénane, dans le cadre du plan Rhin vivant.
Toujours à Offendorf, ce très vieux saule têtard n’a pas été taillé depuis près de 15 ou 20 ans. Il y a urgence à l’étêter sous peine de voir les branches risquer de casser et d’endommager, voire de condamner l’arbre.
Pourquoi un tel intérêt ? Pour les services écosystémiques qu’il rend. Parce qu’il est sculpté par l’homme, le saule têtard a en particulier la vertu d’être un prolifique refuge pour une multitude d’animaux et de plantes, du lichen à l’avifaune, surtout lorsque des cavités se forment dans son écorce.
« Face à l’érosion de la biodiversité, entretenir un arbre têtard est une façon simple d’être réactif »
L’intérêt pour le têtard ne se vérifie pas que le long du Rhin. Dans le Sundgau, Hubert Spinnhirny se bat depuis des années pour le mettre en valeur et limiter les arrachages. « Il se portait mal, or la tendance s’est un peu inversée », constate-t-il. « On ne les arrache plus, on en replante même, mais peu de vieux saules ont survécu, alors que ce sont les plus importants pour l’environnement », déplore-t-il.
Les seuls services écosystémiques qu’ils rendent n’incitent généralement pas à financer l’entretien de vieux arbres. Mais les arbres têtards ont des atouts qui suscitent un intérêt croissant : l’utilisation des branches coupées pour alimenter les chaufferies biomasse, comme à Griesbach. « Après stockage et broyage, elles sont valorisables en bois-énergie ou en litière animale dans les élevages comme à la ferme Hoeffel à Wahlbourg » , confirme Claude Hoh. « À condition de ne pas rechercher la rentabilité, ni même le financement intégral de l’entretien, cela permet de sauver l’existant, c’est l’essentiel. La véritable rentabilité de l’arbre têtard réside dans les services qu’il rend. Ainsi, face à l’érosion de la biodiversité, entretenir un arbre têtard est une façon simple d’être réactif », résume-t-il.
Depuis 2022, la Collectivité européenne d’Alsace (CEA) accorde en outre une aide à l’étêtage. « Mais tout le monde ne comprend pas forcément que l’on s’intéresse à un arbre qui ne rapporte pas d’argent », déplore Jonathan Fischbach.
Enfin un nouvel usage des arbres têtards se profile : depuis 2019, l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) expérimente des pâturages originaux où les vaches broutent aussi les arbres sur pied : leurs feuilles ont des valeurs nutritives pertinentes et sont riches en tanins, qui aident à lutter contre les parasites. L’essor de l’agroforesterie pourrait être une chance supplémentaire d’en pincer pour ces trognes végétales.
Où rencontrer des têtards ?
Ils sont disséminés dans les campagnes. À titre d’exemple, des concentrations d’arbres têtards sont visibles :
▶ À Cleebourg (Vosges du Nord), des mini-saules têtards plantés dans les vignes.
▶ À E schviller (Moselle, au nord de Bitche), une collection de 200 saules têtards que l’on peut visiter à pied depuis le moulin.
▶ À Fegersheim, de superbes charmes têtards se nichent dans la forêt, leurs troncs ressemblent à une broderie.
▶ À Helfrantzkirch (Sundgau), d’anciens saules dans les bois en aval de la commune.
▶ À Mothern (au nord de Strasbourg), la forêt du Seigneur des anneaux, le long d’anciens bras du Rhin.
▶ Au Gommkopf , la forêt communale d’Oderen abrite un étonnant sapin têtard, formé par la foudre.
▶ À Offendorf, dans la réserve biologique du Rossmoerder et le long du Muehlrhein.
▶ À Rexingen (Alsace Bossue), une collection de 170 saules têtards le long du ruisseau du Morstbach.
Sur le site internet de la CEA dédié aux arbres remarquables, une recherche avec le mot-clé “têtard” donne à voir de superbes trognes : www.alsace.eu/arbres-remarquables
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