En Alsace, on imite les castors pour restaurer les rivières
Publié le 21 Mars 2026
Paru sur Alsace le 9/3/2026 . Envoyé par Bernard. Merci Bernard.
C’était une première en Alsace : samedi 7 mars, un cours d’eau phréatique a bénéficié d’une cure de régénération directement inspirée de l’ingénierie des castors pour réduire l’impact des sécheresses. Animé par une quarantaine de bénévoles, cet exemple de low-tech ne coûte rien et est duplicable sur de nombreux cours d’eau.
Un barrage comme savent le faire les castors, avec des couches de différents matériaux : bois, végétaux, terre. Son but : ralentir l’eau, l’offrir à la forêt et faire revenir la vie. Et aussi passer une matinée sympa avec les voisins.
Lorsque des archéologues décapent un terrain dans la plaine d’Alsace, ils mettent souvent au jour des formes sinueuses aux couleurs sombres, des tresses minérales inscrites dans le substrat. L’utilisation du lidar, ce système de laser aérien qui scanne les sols sous les frondaisons, peut également faire apparaître ces formes sinueuses. Des paléochenaux, analyseront les chercheurs. Le lit d’anciennes rivières dont les souples arabesques dessinent ces formes.
Puis les lits de ces rivières phréatiques ont été rectifiés voire transformés en fossés linéaires, au fil du temps. C’est le cas du Hoehlachgraben, à l’est de Muttersholtz, dont le lidar révèle cependant les anciennes sinuosités. Taillé depuis pour que l’eau s’évacue plus loin et les crues aussi. Ce faisant, l’eau peut disparaître complètement en été, provoquer de destructeurs assecs et miner les végétaux.
Ce cours d’eau a été choisi pour accueillir une expérience inédite en Alsace : la renaturation d’une rivière grâce à la « médecine castor » : Une technique émergente qui consiste à s’inspirer de l’ingénierie des castors pour réaliser des barrages.
Un barrage façon castor, ça ne se fait pas à l’arrache. Il faut organiser plusieurs couches distinctes de troncs, branchages, brindilles et terre. Le chercheur Baptiste Morizot a étudié ce savoir-faire et son impact sur l’écosystème proche.
C’est une technologie low-tech qui est mise en œuvre, si l’on compare aux chantiers de renaturation habituels, avec des machines. Tous les matériaux sont sur place, il faut juste des bras…
« On s’arrange pour que ce soit la rivière qui travaille à sa régénération plutôt que nous »
Devenue une ressource rare par moments, l’eau devrait être retenue plutôt que de dégager promptement chez les voisins. Pour pallier cette déconvenue, restaurer et régénérer, on peut employer des moyens lourds et coûteux, on peut aussi imiter la nature. En particulier le castor. Il peuplait autrefois le moindre cours d’eau. Réintroduit et en essor en Alsace , il reprend son travail d’antan : construire des barrages pour constituer des retenues d’eau. Parfois, ça passe, parfois ça casse, à proximité des cultures.
Depuis quelques années, le chercheur-philosophe Baptiste Morizot milite pour le recours aux régénérations low - tech, peu coûteuses, peu intrusives et inspirées de la nature pour améliorer le fonctionnement des cours d’eau. Et déjà mises en pratique aux États-Unis. « On réhydrate les sols, on cherche à rendre l’eau à la terre qui agit comme une éponge, à lâcher prise sur la rivière pour qu’elle fasse le travail elle-même », insiste l’hydroécologue strasbourgeois Serge Dumont , témoin de la première mise en pratique de ces techniques à Muttersholtz.
Faire revenir le castor dans nos mémoires
En période de sécheresse marquée, plus de la moitié des cours d’eau du Bas-Rhin deviennent des oueds. Le castor serait-il l’antisèche ? « Nous testons ses méthodes pour ralentir et stocker l’eau en aménageant des barrages en travers de la rivière, et pour rendre plus complexe la circulation de l’eau, ce qui permet de libérer l’eau progressivement. Faits de troncs disposés de manière longitudinale par rapport à l’axe d’écoulement, de branches et de terre, ces barrages ont peu d’impact sur le proche environnement et ne coûtent que les merguez achetées pour nourrir les estomacs de tous ces bénévoles », contemple Jean-François Staerck, technicien rivières au SDEA (Syndicat des eaux et de l’assainissement Alsace-Moselle), maître d’ouvrage de ce chantier imaginé par Patrick Barbier, le maire de Muttersholtz.
Autour d’eux, une ruche de bénévoles s’active avec une joie enfantine pour donner corps à deux barrages. Des habitants de la commune, à l’instar du batelier Patrick Unterstock qui reconnaît beaucoup de sens à cette démarche, des représentants de collectivités qui voient dans ce chantier l’opportunité de reconduire le savoir-faire castor sur d’autres rivières, des pêcheurs comme Patrick Mathieu, le président de la fédération de pêche du Bas-Rhin, qui envisage d’organiser des chantiers participatifs en mode castor. Et aussi des artistes : ainsi le conteur Lénaïc, qui constate à quel point le castor avait disparu de nos mémoires, et avec lui la perception des rivières sinueuses avant qu’elles ne soient devenues des lignes droites.
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