L'élimination des espèces nuisibles en France est <<inefficace et coûteuse>>
Publié le 13 Mars 2026
paru sur MNHN le 9 mars 2026. Signalé par Roland L. Merci Roland
L'élimination des espèces nuisibles en France est « inefficace et coûteuse », selon une étude scientifique.
L'élimination massive des animaux jugés nuisibles en France ne réduit pas les pertes économiques qui leur sont attribuées et pour certaines espèces ne contribue pas non plus à la baisse des effectifs, indique lundi une étude scientifique.
Ca passe ou ça chasse. 1,7 million d'animaux «susceptibles d'occasionner des dégâts» sont tués chaque année. Une étude menée par le Muséum national d'histoire naturelle révèle ce lundi qu'abattre ces «nuisibles» n'a aucun effet : ni sur leurs populations, ni sur les dommages qu'ils peuvent causer.
Une politique évaluée pour la première fois
Dans le cadre de la régulation des espèces considérées comme "nuisibles", plus d’un million de renards, fouines, martres, pies, corbeaux et autres corneilles sont tués chaque année. L’objectif apparent est simple : cela permettrait de réduire les pertes agricoles, de protéger les biens privés et publics, mais aussi de limiter les risques sanitaires. Pour autant, jusqu’à maintenant, l’efficacité de cette politique publique n’avait jamais été évaluée. Une étude publiée dans Biological Conservation s’est penchée sur la question en analysant les données officielles récoltées pendant sept ans (2015–2022). Les chercheurs ont compilé, pour chaque département français, le nombre d’animaux détruits et le montant des dégâts déclarés par les agriculteurs et particuliers. En estimant le temps passé, les frais de transport, le matériel et les munitions, les auteurs évaluent le coût moyen de cette politique à presque 64 euros par animal tué (pour 12,4 millions d’animaux en 7 ans), un contrôle qui semble bien plus coûteux que les dégâts déclarés.
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Les scientifiques ont analysé de nombreuses données statistiques, qui ont mis en évidence les résultats suivants.
Premier point : la destruction de ces animaux "nuisibles" ne réduit pas les dégâts, et, à l‘inverse, ne pas les abattre n’augmente pas les dégâts déclarés dans un territoire. Qui plus est, les efforts de destruction ne sont pas concentrés sur les bonnes cibles, dans l’espace comme dans le temps, et représentent un investissement économique inefficace : on estime à 103–123 millions d’euros par an le coût des abattages, et seulement à 8–23 millions d’euros le coût des dégâts.
Deuxième résultat : les départements où les dégâts étaient élevés durant cette période ne sont pas ceux où les abattages ont été intensifiés les années suivantes. Cela signifie que l’effort de régulation n’a pas été proportionnel aux dommages signalés. Certes, pour certaines espèces d’oiseaux comme la corneille ou l’étourneau, on observe que les abattages augmentent l’année même où les dégâts sont importants, sans doute parce que les tirs ou le piégeage interviennent rapidement après des dommages sur les semis. Mais cette relation disparaît lorsqu’on regarde les effets à plus long terme.
Ainsi, statistiquement, tuer plus d’animaux ne réduit pas les dégâts l’année suivante. Dans certaines régions, la relation est même inversée : plus on détruit une espèce une année donnée, plus les dégâts sont élevés l’année suivante, notamment pour les geais et les étourneaux. Cela ne signifie pas que la destruction provoque directement les dégâts, mais cela suggère encore une fois qu’elle ne les empêche pas.
En somme, il n’y a aucune preuve tangible de bénéfices à détruire massivement des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts, d’autant que ces actes empêchent ces espèces de rendre des services à nos sociétés, notamment pour l’agriculture et la foresterie. En effet, les corvidés, par exemple, jouent un rôle dans la dispersion de graines et de fruits, comme le geai qui cache des glands à l’automne et assure la plantation de milliers de chênes. Les renards et les mustélidés sont quant à eux des prédateurs de rongeurs, protégeant ainsi les cultures. Comme le préconisait un rapport de l’Inspection Générale de l’Environnement et du Développement Durable de décembre 2024, il conviendrait donc de réviser cette politique, au vu des résultats produits par l’étude. Les auteurs suggèrent de réorienter les efforts vers des stratégies non létales (protection des semences, dispositifs dissuasifs, aménagements agricoles), susceptibles de réduire les pertes pour les particuliers et professionnels sans perturber les équilibres écologiques. Ainsi, une cohabitation durable et saine pourrait exister entre humains et espèces "susceptibles d’occasionner des dégâts".
En outre, en matière de régulation des espèces, les mesures mises en place échouent: en étudiant cinq espèces d’oiseaux de la liste ESOD, les scientifiques ont constaté que les effectifs des populations nicheuses n’avaient pas diminué. Des études précédentes arrivaient au même constat pour le renard roux. L’arrêté ministériel du 4 août 2023 classait parmi les ESOD la belette d’Europe, la fouine, la martre des pins, le renard roux, le corbeau freux, la corneille noire, la pie bavarde, le geai des chênes et l’étourneau sansonnet.
Le 13 mai 2025, le Conseil d’État a demandé au gouvernement de retirer la martre de la liste, dont le principe même est régulièrement contesté par les associations de défense de l’environnement. Fin 2024, un rapport de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable appelait à « une refonte de l’approche française » et à ne pas reconduire l’arrêté ESOD en 2026.
Cet article a été rédigé par Victoria Briand, rédactrice au Muséum national d'Histoire naturelle.
Référence de l'étudeJiguet F, Morin A, Courtines H, Robert A, Fontaine B, Levrel H, Princé K (2026) Ecological and economic assessments of native vertebrate pest control in France. Biological Conservation
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