Crise pétrolière : comment peut-elle accélérer la transition énergétique ?

Publié le 11 Mai 2026

Un vraquier au port de Burgas, en Bulgarie

Un vraquier au port de Burgas, en Bulgarie

publiéle 24/4/2026 sur lavie

 

L’histoire a le hoquet en ce printemps 2026. La guerre fait rage au Moyen-Orient, et les cours boursiers des énergies fossiles flambent. Avec, en bout de course, une explosion du prix du carburant à la pompe – atteignant même 2,25 € par litre de diesel en moyenne, mercredi 1er avril, un record depuis 40 ans –, et un risque de forte inflation.

Comme en 1973 et en 1979, lorsque les deux précédents chocs pétroliers avaient donné un coup d’arrêt aux Trente Glorieuses et installé durablement la crise économique dans les pays occidentaux… Cinquante ans plus tard, l’économie mondiale ne peut que regretter sa dépendance persistante aux hydrocarbures.

Face à cette « catastrophe économique potentielle », comme la décrit Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l’environnement à l’EHESS et directeur de recherche au CNRS, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a pris la parole vendredi 10 avril 2026. Depuis le perron de Matignon, il a défini un plan d’électrification des usages, autant de « leçons » tirées des hausses spectaculaires des prix énergétiques ces dernières semaines.

Leasing social et pompes à chaleur

Concrètement, le Premier ministre annonce le doublement des aides à l’électrification, de 5,5 à 10 milliards d’euros en 2030. Pour, par exemple, financer le retour du leasing social, qui permet à 50 000 ménages modestes d’avoir accès à un véhicule électrique à partir de 100 € par mois, et des aides importantes pour les « gros rouleurs », qui leur permettent d’accéder à moindre coût à 50 000 autres véhicules électriques.

Côté habitat, un million de pompes à chaleur devraient être installées par an en 2030. L’installation de chauffages au gaz sera interdite « dès la fin de cette année » dans les constructions neuves, y compris le logement collectif. « Au total, 85 térawatt-heures de gaz devraient être remplacés par de l’énergie produite en France à l’horizon 2030, soit l’équivalent de 20 % des importations françaises de gaz », annonce le Premier ministre.

Éteindre les lumières

Cet ambitieux plan d’électrification des usages rappelle les réponses que la France apporta en son temps aux chocs pétroliers des années 1970. Pour lutter contre la hausse des prix, et la dépendance aux énergies fossiles, notre pays entreprit durant la décennie de mettre en place un large panel de mesures. Le retour à l’heure d’été – abandonnée depuis la fin de l’Occupation – pour faire des économies de chauffage ; la limitation de la vitesse pour les voitures, pour diminuer la consommation de carburant ; l’obligation d’éteindre les lumières des magasins après leur fermeture ; et enfin le plan Messmer, qui fit de la France, en 15 ans, le pays au monde s’appuyant le plus sur l’énergie nucléaire pour son électricité.

Un cycliste dans une rue parisienne, en 1973, durant le premier choc pétrolier

Un cycliste dans une rue parisienne, en 1973, durant le premier choc pétrolier

Le gouvernement va utiliser cette crise comme une occasion de légitimer des choix en matière de politiques énergétiques amorcés dans les années 1960 », explique Renaud Bécot, maître de conférences en histoire contemporaine à Sciences Po Grenoble, coauteur des Natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France, de 1940 à nos jours (vol. 3) (la Découverte, 2026). Le plan d’équipement électronucléaire était en effet réfléchi depuis les années 1960 et la commission Péon, et les crises pétrolières en furent l’accélérateur.

 Les années 1970 voient aussi la naissance de l’Agence pour les économies d’énergie, à l’origine de campagnes de communication qui vont marquer la décennie. Le fameux slogan « La France n’a pas de pétrole mais elle a des idées », l’utilisation de formats novateurs, utilisant le dessin ou la bande dessinée, comme le personnage de Gaspi, bonhomme rose avec un entonnoir sur la tête, qu’il fallait chasser pour économiser de l’énergie.

« L’objectif est de faire passer des messages pédagogiques, pour moraliser le comportement des citoyens », résume Renaud Bécot. Avec des résultats ? « Si, dans les imaginaires sociaux, les campagnes de pub sont incontestablement efficaces, il est beaucoup plus difficile de mesurer leur efficacité quantitativement », admet-il.

Soif de pétrole

De fait, en dépit de l’apparition du nucléaire civil, de l’expansion du gaz naturel et du regain du charbon, le pétrole n’est en rien évincé. « À peine la récession achevée, en 1976, la consommation de brut dans les pays riches repart de plus belle », explique ainsi Matthieu Auzanneau, spécialiste d’écologie et d’économie, ex-directeur du think tank de la transition énergétique The Shift Project.

Et cette soif de pétrole va perdurer. En 1973, à la veille du choc pétrolier, la consommation française de pétrole est d’environ 110 millions de tonnes par an. En 2019, à la veille du Covid, la consommation française, malgré le déploiement du parc nucléaire et l’amélioration de l’efficacité énergétique, est toujours de près de 75 millions de tonnes de pétrole. 

  À Paris, un pompiste modifie le prix de l’essence à la pompe, qui a bondi à partir de fin 1978

À Paris, un pompiste modifie le prix de l’essence à la pompe, qui a bondi à partir de fin 1978

ourtant, la France a eu des occasions de se mettre au vert. « Chaque crise énergétique, même en 2008 avec l’augmentation du baril à 147 dollars, aurait pu être l’occasion de diversifier notre mix énergétique, avec des énergies renouvelables ; malheureusement c’est surtout une diplomatie pétrolière qui se met en ordre de bataille pour trouver d’autres sources d’approvisionnement, suppléer les sources qui disparaissent », explique Philippe Tristani, docteur en histoire des relations internationales et auteur en 2024 de l’Iraq petroleum company (1911-1975). Impérialisme occidental et décolonisation pétrolière du Moyen-Orient (Peter Lang, 2024).

« À la suite des chocs pétroliers des années 1970, nous avons remplacé notre dépendance aux énergies fossiles en provenance du golfe Persique par trois choses. Dans l’ordre d’importance : d’abord par le pétrole et le gaz de la mer du Nord, ensuite par le pétrole et le gaz soviétiques, et enfin seulement par le parc électronucléaire en France », confirme Matthieu Auzanneau.

Atermoiements du politique

Comment expliquer que cette dépendance perdure ? Il y a d’abord un « enchevêtrement des pratiques », explique Renaud Bécot. Prenons l’exemple de l’agriculture : au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’État vante la motorisation agricole, mais aussi l’usage d’engrais azotés et de pesticides. « Finalement, tout le modèle intensif repose sur le pétrole », résume le chercheur.

Peut-être que le problème est aussi à chercher du côté des atermoiements du politique, incapable de penser le temps long. L’Union européenne (UE) a ainsi renoncé, mardi 16 décembre 2025, à imposer aux constructeurs automobiles de passer au tout électrique en 2035, une mesure pourtant emblématique du Pacte vert européen, mis en place pour aider l’UE à tenir son engagement d’atteindre la neutralité carbone en 2050.

  Le 3 mars 2026, Emmanuel Macron s’adresse aux Français lors d’une allocution télévisée, à propos de la crise au Moyen-Orient

Le 3 mars 2026, Emmanuel Macron s’adresse aux Français lors d’une allocution télévisée, à propos de la crise au Moyen-Orient

De l’avis des experts, la crise énergétique de 2026 pourrait être plus grave que les crises du passé. « C’est une crise double, car le gaz et le pétrole sont touchés, ce qui est unique par rapport à 1973, 1979 ou même 2022 », analyse Anne-Sophie Corbeau, chercheuse au Centre de politique de l’énergie de l’université Columbia, aux États-Unis.

Les volumes ne sont pas non plus les mêmes. En 1973 et en 1976, il manquait à la production mondiale environ cinq millions de barils par jour. Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, les chiffres seraient plus proches de 13 millions de barils par jour. Raison de plus pour que l’action politique, ambitieuse, aille, cette fois, au bout.

Rédigé par ANAB

Publié dans #Energies, #préserver les ressources

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