Voiture électrique : à la campagne, une transition qui peine encore à s’imposer
Publié le 2 Juin 2026
paru sur lavie le 22/4/2026
Malgré l’envolée des prix à la pompe, l’électrique rencontre des difficultés dans les territoires ruraux. Si certains usagers savourent une conduite apaisée, le coût d’achat, l’autonomie et le manque d’infrastructures restent des freins majeurs pour ces territoires dépendants du volant.
Depuis 20 ans, Emmanuelle vit à Eymoutiers (Haute-Vienne), petite bourgade de 2000 habitants nichée sur le plateau de Millevaches. Par choix et en connaissance de cause, elle a choisi ce territoire rural, aux confins de la Creuse, de la Haute-Vienne et de la Corrèze, où la densité de population oscille entre 6 et 12 habitants au kilomètre carré. Les paysages et les villages sont magnifiques, la nature envoûtante, mais, revers de la médaille, la voiture est indispensable au quotidien.
Il y a un peu plus d’un mois, lorsque le prix de l’essence a dépassé la barre symbolique des 2 €, elle a fait les comptes, en se concentrant uniquement sur les trajets liés aux consultations médicales, pour elle et ses deux filles de 13 et 15 ans. « Mon gynéco est à Ussel (Corrèze), 66 km ; l’ophtalmo de ma fille à Saint-Léonard-de-Noblat (Haute-Vienne), 30 km ; l’ORL à Brive-la-Gaillarde, 90 km ; et l’orthodontiste à Pontaumur (Puy-de-Dôme), 100 km. C’est indécent de rendre les ruraux dépendant de la voiture pour tout. À plus de 100 € le plein d’essence, des gens n’iront plus se soigner », tance-t-elle.
Premières victimes
Quelque 300 km plus au sud, dans le piémont pyrénéen, Pauline a aussi sorti sa calculatrice. En moyenne, la mère célibataire – qui vit en Ariège, autre département très rural – consomme un plein par semaine, juste pour emmener sa fille chez la nounou, aller au travail et gérer les courses du quotidien. Depuis un mois, sa facture hebdomadaire a bondi de 30 €. « On ne peut que subir. La seule solution que nous avons, c’est de rouler moins vite », déplore-t-elle, fataliste.
Selon l’Ademe, l’Agence de la transition écologique, dans les zones rurales et périurbaines, 80 % des déplacements se font en voiture, soit deux fois plus que dans l’agglomération parisienne et 30 % de plus qu’en zone urbaine. Distances plus grandes, moins de transports collectifs, les habitants des campagnes sont clairement les premières victimes de la flambée des cours du pétrole, qui pénalise directement leur pouvoir d’achat. De là à lancer un changement profond des pratiques et à susciter un intérêt croissant pour les voitures électriques, sous-représentées en ruralité ?
« Une autre façon de se déplacer »
Pour beaucoup, le premier frein est financier. « Je ne choisis pas de rouler en voiture diesel. La voiture électrique, pourquoi pas ? Mais pour moi les prix sont totalement inabordables », avance Pauline. Autre obstacle : l’autonomie. « Passer en électrique engendre un changement d’habitudes. Je parcours souvent de longues distances et je crains de ne pas trouver de borne de recharge. Dans mon entourage, je connais très peu de personnes qui roulent à l’électrique, et on peine à passer à l’acte. Enfin, d’un point de vue écologique, avec la problématique des terres rares, la voiture électrique n’est pas la panacée », estime Emmanuelle.
Céline, elle, a franchi le pas. L’illustratrice n’hésite plus à faire l’article de l’électrique auprès de ses amis. Il y a un an, elle a abandonné son moteur diesel pour une Citroën ë-C3. « Depuis que les prix de l’essence ont flambé, avec les copains qui roulent à l’électrique, on se dit qu’on est bien contents de ne plus avoir de voitures thermiques. Ne plus dépendre des prix à la pompe est vraiment sécurisant. Comme je ne fais que des petits trajets, le diesel n’était pas adapté. Il me coûtait cher en carburant – entre 150 et 200 € par mois – et en réparation. Et j’avais honte lorsque je doublais un cycliste et que je lui lâchais un nuage noir en plein visage ! » Pour passer à l’électrique, Céline a fait le choix du leasing, une solution économique puisque, outre un apport initial de 4 000 €, elle paye 160 € par mois, entretien compris.
Depuis un an, l’illustratrice découvre les plaisirs d’une autre conduite. « C’est une autre façon de se déplacer, dit-elle. Comme la voiture est silencieuse, je vois les chevreuils de plus près ! La nuit, je suis obligée de ralentir pour éviter les collisions… Cette année, nous sommes allés à Dunkerque depuis le Limousin, en empruntant les petites routes, en choisissant nos arrêts en fonction des bornes. Parfois, on arrive dans un village, on branche la voiture et, pendant qu’elle charge, on le visite. »
Nouveaux itinéraires
Blogueur, passionné de « belles mécaniques à deux, trois ou quatre roues », Gérald Aubard a également définitivement tourné le dos au thermique. Dans l’électrique, il ne voit que du positif. Côté finance ? « Le coût aux 100 km est deux fois moins élevé qu’en thermique, et le budget entretien, trois fois inférieur. » La conduite ? « Elle est silencieuse, souple ; le plaisir est décuplé, on peut écouter de la musique. »
L’autonomie ? « Un faux problème ! Ce qui compte, c’est le temps de charge. Quand on me demande quelle est l’autonomie de ma voiture, je réponds souvent qu’elle est supérieure à celle de ma vessie ! » Avec l’électrique, le temps s’étire en effet différemment. Les charges rallongent légèrement les temps de trajet, mais, surtout, ils guident les itinéraires, imposent les pauses et apprennent la patience.
« On redécouvre le sens du voyage. Sur la route, on s’arrête 40 à 45 min pour recharger – voire un peu plus en hiver (plus il fait froid, plus la batterie se vide rapidement, ndlr) – et on en profite pour prendre un café, lire la presse, ou découvrir un endroit. Quand je vais à Carnac (Morbihan) depuis Paris, je m’arrête une ou deux fois selon la température. En tout, je mets une heure de plus, mais je roule en silence, sur des routes de campagne », insiste Gérald Aubard, qui a créé une application gratuite pour « s’y retrouver dans la jungle des opérateurs qui pratiquent des tarifs du simple au quintuple ».
Électrique et partagée
Au-delà du passage du thermique à l’électrique, la flambée des prix de l’essence et la crise climatique remettent en question le modèle de la voiture individuelle. « Ma prochaine voiture sera électrique, mais mon rêve serait qu’il y ait un système d’auto-partage à Eymoutiers », lance Emmanuelle. Dans la Drôme, autour de Crest, où se trouve son siège, l’association Dromolib explore, depuis 2013, une multitude de pistes pour réduire l’usage de la voiture.
En janvier 2023, elle a mis en circulation quatre Renault Zoé électriques stationnées à Loriol-sur-Drôme, sur l’écosite d’Eurre et à Aouste-sur-Sye. Pour quatre euros de l’heure – comprenant l’assurance, la recharge, l’assistance technique et un euro de frais de réservation revenant à l’opérateur de services d’électromobilité Clem’ –, elles sont à la disposition des citoyens.
« Le trajet le plus effectué est un aller et retour vers la gare TGV de Valence. Pour 70 km et deux heures de route, cela coûte huit euros. En utilisant sa voiture personnelle, on dépenserait 21 € », souligne Maryline Chasles, chargée de mission mobilité chez Dromolib. En 2025, l’association drômoise s’est lancée dans trois nouvelles expérimentations.
Un véhicule électrique est désormais mis à la disposition des occupants d’un tiers-lieu de Crest, un deuxième pour les résidents d’un habitat participatif à Saillans (1 460 habitants), et un dernier dans un espace de vie sociale situé à Luc-en-Diois. À tout moment, pour se déplacer et au goûter au plaisir de l’électrique, les 600 habitants de ce village des Préalpes peuvent l’emprunter, pour la somme de 0,33 € par kilomètre.
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